Parlons des shôjo. Le monde est injuste quand il juge partiellement et se moque et se trompe mais ne le reconnaît pas. Ichi se lève contre l’injustice et dénonce les errances des humains.

Parlons des shôjo

Avant de parler du manga du jour – mais vous allez voir, il y a un lien – arrêtons-nous un instant sur la planète documentaire.Parlons des shôjo.

Avez-vous vu le documentaire « mangas, une révolution française » ? Il est passé sur France 5 le vendredi 15 décembre 2023 à 22h45. On peut le revoir en replay sur France.TV.

Un élément m’a marquée, dans ce documentaire : où sont les shôjo manga ? Ils brillent par leur absence. Presque une heure de documentaire et rien sur le shôjo, rien sur les autrices pourtant pionnières du manga, rien sur leurs luttes et leurs victoires pour porter le shôjo au rang d’art. Le doc s’étale sur Son Goku et ses amis, comme s’ils étaient les seuls piliers du manga. Il s’étale sur les années Club Do et remet une couche sur DBZ. Il s’aventure chez les cosplayers et veut embraser ou survoler moult sujets. Fort bien.

La révolution du manga passe aussi par là. On peut très bien essayer de monter un doc généraliste touchant à plusieurs univers de la planète manga. Le cosplay en fait bien sûr partie. Le risque de picorer un peu partout sans jamais s’arrêter nulle part est néanmoins de tomber dans une série de catalogues, de clichés. Mais comment ne pas parler de One Piece, Dragon Ball et leurs copains, me direz-vous ? Effectivement, ils ont marqué et marquent l’histoire du manga. Mais ils marquent autant l’histoire du manga que nombre de shôjo manga.

Un oubli, vraiment ?

Le documentaire choisit de s’arrêter sur les anime du Club Do et de France 5 en oubliant les titres shôjo. On cite, de mémoire, Sailor Moon, mais c’est tout. La Rose de Versailles, institution du manga et pilier du shôjo manga toujours populaire aujourd’hui, est oubliée. Même oubli pour Candy, Gwendoline, Georgie, Jeanne et Serge, Jeu set et match, Gigi, Creamy, Les Attaquantes, Lucile amour& rock’n’roll… Même oubli pour de célèbres meisaku (œuvres célèbres, grands classiques) comme Les 4 filles du docteur March, Princesse Sarah, Heidi

Certes, vous objecterez peut-être que 50 minutes, c’est fort peu pour aborder toute l’immensité du manga. Mais 50 minutes, c’est bien assez pour citer, ne serait-ce qu’une fois, les titres dont je viens de parler. Au lieu de ça, le documentaire tourne en rond autour de quelques titres estampillés shônen. Et le shôjo est oublié.

L’amour partout toujours

Aujourd’hui, nous avons la chance de découvrir de nombreux shôjo et josei manga anciens et nouveaux. L’incontournable HAGIO Moto est enfin reconnue en France ; on en parlait avec son manga Barbara. L’autrice a ouvert la voie à de nombreuses mangaka. Science-fiction, sport, horreur, fantasy, thriller… le shôjo manga est multiple et il serait dommage de le cantonner à sa caricature d’histoire d’amour à l’eau de rose. Tout comme il serait dommage de le mépriser parce qu’il peut aborder la question de l’amour. L’amour, on en parle partout, même dans un manga comme Hokuto no Ken. L’amour au fond, c’est ce qui motive un Midoriya, un Takemichi, un Luffy ou un San Goku à se bouger.

Parlons des shôjo. Parlons des autrices

Rien d’extraordinaire sous le soleil, donc, et surtout, rien qui justifie le grand « oubli » de ce documentaire. Un oubli incompréhensible quand on sait à quel point le shôjo manga apporte au monde du manga.

Je pourrai encore parler de TORIKAI Akane (En proie au silence, SATURN RETURN…), MOMOCHI Reiko (Moi aussi…), YAMASHITA Tomoko (Entre les lignes), TAKEMIYA Keiko (Destination Terra…), suu MORISHITA (A sign of affection…), NEMU Yoko (First job, New Life…), KODAMA Yuki (The Blue Flowers and the Ceramic Forest…), YOSHINAGA Fumi (Le Pavillon des hommes…), MORI Kaoru (Emma…), de YAMAZAKI Mari (Thermae Romae…), TAKANO Hitomi (Gene Bride…), de SORYO Fuyumi (Cesare…), ARUGA Rie (Perfect world…), et bien sûr, HAGIO Moto (Barbara…)…

J’ai volontairement parlé d’autrices publiées dans des magazines de prépublication shôjo/josei (shojosei) ou shônen/seinen (shoseinen).

Une histoire de classification

Pour rappel, ces noms font simplement référence à un système de classification. Shôjo signifie « jeune fille », shônen « jeune garçon », josei et seinen : jeune femme, jeune homme, femme/homme.

Depuis le début, on remarque que ces frontières n’en sont pas du tout. On remarque aussi qu’elles ont amené des modèles types. Les premiers mangaka de shôjo manga sont des hommes, et les éditeurs s’attendent à ce que leurs créations répondent à une certaine vision qu’ils ont la jeune fille. Le manga, c’est aussi de la politique, un ancrage dans la société de l’époque ; c’est aussi une lutte, influencée par les détenteurs du pouvoir, ici, les éditeurs. Les autrices n’auront de cesse de briser les carcans.

A quand la fin des classifications ?

Mais les autrices sont les grandes oubliées du documentaire. Les shôjo manga sont absents. Il est très étonnant, pour ne pas dire choquant, d’assister à un tel oubli en 2023 (année de sortie du documentaire). Il s’agit peut-être d’une incompréhension : le doc voulait se concentrer sur les shônen des années 90. Dans ce cas, pourquoi ne pas avoir opté pour un autre titre ? Parler de la « révolution du manga » c’est parler du manga en général, et donc du shôjo. Parlons des shôjo. Parlons-en mieux.

Vous avez sans doute remarqué que je précise très rarement si l’œuvre est estampillée shôjo, josei, shônen ou seinen. Je pense que ces classifications sont dépassées et induisent beaucoup de biais. Mais je pense aussi qu’il faut défendre le shôjo manga, qui souffre encore bien plus que le shônen des préjugés. Les blockbusters shônen d’aujourd’hui nous vendent des filles à moitié nues et des combats incroyables que beaucoup applaudissent avec grand sérieux. Applaudissons, alors. Mais applaudissons avec tout autant de sérieux les shôjo et josei manga.

N’oublions pas les nobles combats

Gene Bride fait justement partie de ces josei manga à applaudir. Pour rappel, le manga, signé TAKANO Hitomi est sorti en 2021 au Japon, chez la Shodensha. Le titre est sorti en 2023 en France, chez Glénat. La série est en court, avec 3 tomes parus au Japon, et 2 en France.

TAKANO Hitomi est en colère. Elle signe un manga féministe et le revendique. Elle dénonce ce sexisme du quotidien auquel elle et de nombreuses femmes sont encore confrontées. Son héroïne, ISAHAYA Ichi, 30 ans, journaliste, ne supporte pas ce climat. Ne pas être prise au sérieux, devoir répliquer face à des phrases tordues pleines de sous-entendus, devoir supporter un prétendu humour qui n’est qu’une agression supplémentaire, se faire agresser alors qu’on fait son jogging, alors qu’on marche dans la rue, alors qu’on travaille. Une jupe longue provoque le scandale. Un maquillage monopolise les conversations. Un regard banal devient plein d’arrière-pensées. Toujours, un homme interprète mal et s’emballe. Voilà le quotidien de Ichi.

Moi dans le passé

La jeune femme lutte et ne se laisse pas faire. Lorsqu’elle tombe sur un ancien camarade, elle est prête à en découdre. Mais MAKUHITO Masaki n’a rien d’un harceleur ou d’un pervers. Au contraire. Il réalise combien le quotidien d’Ichi est difficile. Et comme s’il n’était pas assez dur, des évènements étranges viennent s’immiscer dans le quotidien de l’héroïne. Ichi sent qu’elle peut lui faire confiance. A-t-il gardé le contact avec d’autres camarades de classe ? Connaît-il Enami ? Enami, l’amie d’Ichi, étrangement disparue ?

Alors qu’ils enquêtent, Ichi tombe nez à nez avec elle-même, version adolescente. Son sosie est juste devant ses yeux. Une jeune fille, interne dans un étrange établissement, qui rappelle bien des souvenirs à Ichi… Elle aussi a été pensionnaire dans un supposé établissement d’élite. Elle avait une amie, EDO Enami. Hélas, personne ne sait ce qu’est devenue Enami… Mais Ichi se souvient, et s’en veut. Enami était victime de harcèlement scolaire. Ichi la soutenait comme elle pouvait, mais était-ce assez ? A-t-elle eu la bonne attitude ?

Seules contre tous

Ce deuxième tome est très touchant. On découvre enfin le passé de Ichi. Des zones d’ombres demeurent. Qu’est devenu Enami ? La relation entre l’héroïne et elle est franche, sincère, solide, émouvante. Elles semblent être seules contre tous. Les adultes ne font rien pour protéger Enami du harcèlement. Au contraire. Ils rejettent la faute sur elle, sur son corps. Ils la chosifient comme les harceleurs la chosifient. Enami décide d’en rire. Ichi aussi. Aujourd’hui, elle regrette. A-t-elle eu la bonne attitude ?

Combattons le sexisme

TAKANO Hitomi lève le voile sur le passé de Ichi avec beaucoup de pudeur et de dignité. Elle nous fait aussi partager sa colère. Une colère contre ce que les sociétés tolèrent encore aujourd’hui. Une colère contre des comportements qui ne devraient jamais être tolérés. Dans ce tome, Ichi est victime d’une agression. Elle se rend au commissariat et explique comment elle s’est débarrassée de son agresseur. Elle a suivi les conseils d’une vidéo d’autodéfense publiée par la police de la préfecture de Hyogo (en japonais, mais la vidéo parle d’elle-même). Quand elle va porter plainte, Ichi a la chance de tomber sur un policier particulièrement zélé. Il lui demande comment elle a neutralisé son agresseur. Elle lui parle de la vidéo. Il rit en la regardant d’un air méprisant.

Hélas, ce genre de comportement existe. On devrait pourtant être assuré que chaque agent de police recevra la plainte déposée. Heureusement, on a pris conscience du problème et du besoin de formation des agents de police en la matière. Beaucoup a déjà été fait ; il existe bien entendu de nombreux policiers et policières empathiques, féministes. Beaucoup reste encore à faire pour que personne n’hésite à porter plainte par crainte de ne pas être entendu.

Parlons des shôjo. Parlons des manga

Le combat continue aussi pour les shôjo manga. S’il faut classifier, classifions sans préjugés. Parlons des shôjo, et parlons en bien.

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