La loi de la plus forte ou la plongée forcée ou le voyage sans retour dans le gouffre sans fond sans foi ni loi.
La loi de la plus forte
Mizuki est comme vous, comme moi. Enfin, ça la rassure de penser ça. Mizuki a plongé depuis longtemps dans la masse du « on » et refuse d’en sortir. Sortir de la masse, c’est se perdre chez « ces gens-là », les reclus, les parias, les bizarres. Aimerait-on être mis dans le même sac que Mizuki ? Notre définition de nous-mêmes se confirme-t-elle dans nos actes ? Parfois, on se voit un peu plus lumineux qu’on ne l’est vraiment. Le cœur sur la main, la main tendue vers le prochain, l’empathie dans les yeux et la compassion dans la voix. Vraiment ? On aimerait toujours être le bon samaritain, la bonne samaritaine.
Mizuki a plutôt choisi de voir « le bien » chez les plus forts. Et tant pis s’ils briment les autres. Mizuki n’est pas mauvaise. Nous sommes pareils. C’est ce qu’on se dit pour se rassurer. Mizuki se rassure auprès de Sakura, l’héroïne du lycée. Pourtant, Sakura porte sa gentillesse comme un masque (tout l’opposé de notre cher Machida !). Manière de bien se faire voir dans le regard de l’autre. L’autre, enfin, cela dépend qui. Sakura est merveilleuse avec les profs et les gens populaires de son établissement. Mais elle traite durement ce qu’elle considère comme « des rébus ». Sa vision du monde est très claire : les meilleurs entre eux (et les meilleurs sont beaux, intelligents, brillants…) et les nuls entre eux. Les nuls devant subir les humiliations des autres comme s’il s’agissait d’une loi… La loi de la plus forte.
Mizuki adhère à cette loi, brime les autres avec Sakura et son autre amie Ichinose, apparemment sans mesurer les conséquences de ses actes. Elle attend plutôt le voyage scolaire. Quelques jours au vert, dans la chaleur de l’été… Enfin, ça, c’était le plan initial.
Limit, les origines
Limit, c’est le manga de SUENOBU Keiko. L’autrice est connue pour son percutant Life, manga sur le harcèlement scolaire. On retrouve les points forts de Life dans Limit. Le manga nous enferme dans un huis clos oppressant. Les forces se redéfinissent et les héroïnes découvrent la cohabitation forcée et toutes ses conséquences. La série est sortie en 2009 au Japon, chez la Kodensha. En France, les tomes 1 et 2 de Limit sont sortis chez Pika, respectivement en février 2024. La série est finie en 6 tomes.
La loi du plus fort, de la plus forte, le mode survie, SUENOBU Keiko l’explore avec toute la finesse qu’on lui connaît dans le développement de la psychologie des personnages. L’univers tranquille, quoique déjà un peu inquiétant du début du manga, vire subitement au cauchemar de chaque seconde. C’est poisseux, malaisant, froid, sombre, glauque. Et c’est bien parti pour le rester.
La plus forte n’a pas d’amis
Quand Mizuki ouvre les yeux, les règles de son petit monde ont changé. Son monde est mort. Elle doit survivre dans un nouvel univers dont elle ne comprend pas les règles, et composer avec d’autres camarades de classe qu’elle ne connaît pas. KAMIYA, d’abord, la fille à lunettes à l’air un peu froid. Toujours dans son coin, à nager à contre-courant. Elle est encore au lycée, mais joue les justicières. Son sang-froid effraie Mizuki. Devant la mort, elle parle d’aller fouiller entre les corps pour récupérer des vivres. N’est-ce pas horrible ?
USUI, qui est-ce ? Une camarade qui panique et veut juste retrouver sa vie. MORISHIGE, elle, semble se délecter de la situation. Mizuki se souvient bien d’elle. Morishige était une de ses victimes. Mais si elle n’aimait pas ça, n’aurait-elle pas pu se défendre ? Mizuki a la sanction facile et la mauvaise foi dans les yeux.
Dans ce monde en ruine, Morishige aussi s’enfonce dans l’obscurité. Elle mélange pratiques magiques et influences pseudo-chrétiennes pour mieux asseoir sa position dominante. Mais elle veut juste se venger. Morishige est la seule à avoir une arme et se prend pour la plus forte. Elle impose sa loi de la mort. La nourriture manque. Il faut choisir entre les survivantes. La violence subie peut-elle justifier la violence qu’on inflige ?
Voilà justement Ichinose qui surgit, arme à la main. Elle aussi brimait Morishige. Maintenant, elle boit ses paroles et se range de son côté. A force de toujours aller dans le sens du vent, Mizuki a perdu sa personnalité. C’est elle, la moins claire de toutes. C’est elle qui doit finir dernière. Et tant pis pour sa survie.
Le monde sans loi
Après avoir montré Mizuki dans son élément, SUENOBU Keiko fait basculer le monde dans l’horreur. Mais des le départ, elle brossait un monde cynique. Mizuki n’est pas dupe : elle sait bien que la loi de la plus forte est cruelle. Mais ça lui garantit la sécurité. Elle pense au contraire que les justicières comme Kamiya se feront avoir un jour. Mizuki refuse d’être celle qui se fait avoir. Elle révèle d’emblée son hypocrisie, et se dédouane : n’est-on pas tous comme ça ?
On n’est pas tous comme ça, non. On apprend. Mais Morishige a choisi d’apprendre le pire. Dommage, je la trouve un peu trop caricaturale. La jeune fille harcelée qui devient la fille la plus forte, la plus cruelle, la moins rationnelle… Elle va trop loin, trop vite, et manque de finesse. Kamiya, au contraire, est plus intéressante. Son incroyable sang-froid la démarque des autres.
Ce premier tome reste bien sûr très prenant. Les dialogues sont crus, sortent parfois comme des vérités terribles, des vérités contestables, des propos qui nous renvoient à nos propres comportements et modes de pensées. Faut-il mettre tout le monde dans des cases ? Pourquoi des cases, d’abord ? Et pourquoi se laisser séduire par ce principe des forts et des faibles ? La fin du tome 1 nous laisse avec des milliards de questions. Les filles vont-elles survivre ? Qui survivra, et comment ?
Les infos en plus
Crédit image : couverture du tome 1 de Limit © SUENOBU Keiko / 2009 / Kôdansha
Générique du podcast : Hands of the wind, de Manuel DELSOL


