Mitsuba, mère célibataire résiliente et courageuse, ose forcer les portes pour se construire une nouvelle vie, à Zumona.
La survie de Mitsuba
Des dires de sa mère, TOGAWA Mitsuba n’a pas à faire la fine bouche. Elle a dépassé « l’âge idéal pour se marier » et n’a pas un physique de magazine de mode. Elle doit prendre ce qui reste : ce que sa mère lui donne. Coincée dans la maison familiale tokyoïte, Mitsuba, 32 ans supporte en silence. Son père, son seul soutien, est mort il y a 3 ans.
La mère de Mitsuba et la grand-mère complotent pour que la trentenaire tombe enceinte. Elles n’hésitent pas à utiliser du GHB, la drogue du violeur… Mitsuba découvre la supercherie, sidérée. Les dames justifient leur geste extrême par un prétendu amour. Certaines que Mitsuba ne peut se débrouiller seule, elles entendent élever son futur enfant ensemble.
Mitsuba veut effectivement devenir mère, mais elle veut aussi son indépendance. Elle tombe enceinte. Sa mère et sa grand-mère jubilent. Mais leur joie est courte : Mitsuba a quitté Tokyo sans dire où elle allait. La trentenaire est partie se réfugier à Zumona, la ville des mères célibataires…
Single mother city, le manga
Single mother city est un manga d’ATSUKO Sakô sorti au Japon en 2021 chez la Shusuisha et terminé en 15 tomes. Le manga est sorti sur la plateforme Piccoma. Attention : la plateforme ferme définitivement le 30 septembre…
L’histoire est touchante, Mitsuba est attachante, la ville de Zumona est comme une oasis dans le désert. Le choix du maire de la ville d’aider particulièrement les mères célibataires est un message politique fort. Alors que le coût de la vie au Japon ne cesse d’augmenter, il trouve que l’État n’en fait pas assez. Les femmes sont toujours stigmatisées, surtout lorsqu’elles sont mères célibataires. Paradoxalement, on demande aux femmes de faire toujours plus d’enfants pour relancer la démographie.
Zumona se veut être une ville accueillante, où chaque femme pourra vivre sans subir de pression. Mitsuba rencontre de nouvelles amies. Eloignée de sa mère, la trentenaire prend le temps de faire le point sur sa vie, et de voir celles et ceux qui l’aiment vraiment, comme le gentil FUJIOKA Shinji.
Etre mère célibataire au Japon
En 2021, une étude du ministère japonais de la Santé, du Travail et des Affaires sociales révèle que près de la moitié des foyers monoparentaux vit dans la pauvreté. Ce sont majoritairement des femmes qui élèvent seules leurs enfants. Leur revenu annuel est en moyenne 2 fois inférieur à celui d’un père célibataire. Une mère célibataire dispose d’un revenu d’environ 3,70 millions de yens par ans, contre environ 6 millions de yens annuels pour un père célibataire. La différence est due au travail : les femmes occupent des postes plus précaires que les hommes. La journaliste Karyn Nishimura l’évoque dans une vidéo consacrée aux mères célibataires.
Le Japon a encore fort à faire en matière d’égalité salariale. Le rapport 2024 du Forum économique mondial (FEM) le classe 118e sur 146 pays étudiés. L’an dernier, il était 125e sur 146 pays étudiés. Pour rappel, le rapport du Forum économique mondial étudie l’égalité femmes-hommes dans 4 secteurs clés : la politique, l’éducation, l’économie et la santé.
Au Japon, les femmes sont encore trop souvent absentes du monde politique. Les gouvernements successifs promettent d’œuvrer pour la parité, mais rien n’est fait. Les femmes doivent batailler pour accéder aux postes à responsabilité. Cette bataille se retrouve aussi dans les autres sphères de la vie sociale. Les femmes se heurtent très vite au plafond de verre. Et on leur demande de faire des enfants, d’être de bonnes épouses et femmes actives, à temps partiel, mais toujours énergiques. Et tant pis si elles gagnent moitié moins qu’un homme alors qu’elles travaillent plus.
Mère célibataire et spirale de précarité
Les mères célibataires sont davantage exposées à la précarité. Beaucoup disent avoir honte de demander l’aide sociale. Le poids du regard de la société pèse encore lourd.
Ce poids a disparu à Zumona. La ville entend rendre visible ce que le reste du Japon veut cacher. Alors qu’en 2023, le gouvernement japonais annonce un effort « sans précédent » pour relancer la natalité, quelles mesures sont prises pour les foyers monoparentaux, et particulièrement pour les mères célibataires ? Le plan prévoit des incitations financières pour les couples. Il s’engage également à lutter contre le harcèlement et la pauvreté des enfants. Kishida entend favoriser une société japonaise centrée sur les enfants.
Très bien. Il faut écouter les enfants, et également les parents. Beaucoup de choses se jouent effectivement dans l’enfance. La lutte contre le sexisme et les discriminations faites aux femmes est essentielle. Il ne s’agit pas seulement d’augmenter les places en crèche, mais bien de proposer un nouveau modèle social, avec des femmes progressistes en politique (et pas seulement à des ministères subalternes), avec des femmes cheffes d’entreprise, cadres, scientifiques, informaticiennes, etc. Les scandales comme celui qui a éclaboussé la faculté de médecine de Tokyo ne doivent plus jamais exister.
Un bonheur simplement pour Mitsuba
Aide au logement, aide à la recherche d’emploi… Zumona fournit tout ce dont une mère célibataire a besoin pour démarrer un nouveau chapitre de sa vie. Le manga donne des explications très concrètes sur le suivi de la grossesse.
Mais le manga bascule vite dans une terrible grossophobie. Docteure Ariyoshi, gynécologue établie à Zumona et première amie de la trentenaire ne cesse d’envoyer des piques grossophobes. Elle accueille Mitsuba qui arrive en consultation avec un « Bonjour Mlle la Baleine ». Mitsuba répond avec un sourire… Elle me rappelle Tsumugi, l’héroïne de Telle que tu es.
La médecin prétend agir pour le bien de Mitsuba, qui risque un diabète gestationnel. Mais sa violence révolte. Cette ambivalence nuit au manga. D’un côté, l’autrice défend les mères célibataires. De l’autre, elle se moque des femmes en surpoids. Certaines scènes font mal au cœur. On a de la peine pour Mitsuba, qui veut juste vivre, tout simplement. N’a-t-elle pas le droit à ce bonheur simple ?Docteur Ariyoshi infantilise Mitsuba, l’insulte en public, la déshumanise, dans l’indifférence générale. Les enfants eux-mêmes insultent la trentenaire. Certains parents les reprennent mollement. A Zumona, on se dresse contre les discriminations envers les mères célibataires, mais pas contre celles qui touchent les femmes grosses.
Au nom de la santé, encore trop de médecins et soignants s’autorisent à discriminer les personnes en surpoids. La personne grosse est encore trop souvent décrite comme une paresseuse qui a provoqué son surpoids.
Single mother city en France ?
Heureusement, Mitsuba trouve la force d’avancer. Elle règle ses comptes avec sa mère. Cette mère dont elle apprend l’histoire… mais la compassion n’aveugle pas la jeune femme, qui reconnaît l’emprise toxique de sa mère. Le mot est dur, mais Mitsuba apprend à l’employer. Pas pour rejeter sa mère, mais pour mieux avancer. Construire avec son enfant et celles et ceux qui tiennent à elle. Voilà la Zumona que veut bâtir Mitsuba. Une vie de famille, où chacun respecte l’autre, où chacun a sa place et peut s’épanouir.
Je ne pense pas que la série sortira en France. Et franchement, je n’aimerais pas que cette série sorte avec toutes ces discriminations envers les personnes grosses. Le thème est excellent, et mérite d’être repris en manga. Mais un manga qui ne verse pas dans l’humiliation, la violence verbale et la grossophobie.
Pour aller plus loin :
Karyn NISHIMURA : ”être une femme au Japon: les mères célibataires, des femmes délaissées”
Gabrielle DEYDIER : On ne naît pas grosse
Daria MARX et Eva PEREZ-BELLO : « Gros » n’est pas un gros mot
Gras Politique, association féministe de lutte contre la grossophobie
Les infos en plus
Single Mother City, disponible sur Piccoma (pour rappel, la plateforme fermera définitivement le 30 septembre 2024).
Générique du podcast : Hands of the wind, de Manuel DELSOL


