Les origines du manga-documentaire

Survivre à ses parents toxiques (毒親サバイバル (dokuya survival)) est un manga de KIKUCHI Mariko paru en 2018 au Japon, chez Kadokawa shoten.

Un an avant, KIKUCHI Mariko a publié Mon père alcoolique et moi, récit autobiographique qui raconte donc l’enfance difficile de l’autrice, entre un père alcoolique et une mère sous l’emprise d’une secte. Survivre à ses parents toxiques est un recueil de témoignages. Des adultes ayant grandi avec des parents toxiques s’expriment sans filtre, avec sincérité, calme, pudeur… Le manga est sorti en France en septembre 2023, chez Akata (Mon père alcoolique et moi est également disponible chez Akata).

Le contraste entre la dureté de leur vécu et la douceur des dessins de l’autrice rend ces récits encore plus terribles à lire. Et en même temps, ils lèvent le voile sur des situations plus nombreuses qu’on ne le pense.

Parent sain, parent toxique

Quand les parents apportent le cadre sécurisant, l’amour, l’affection et le respect, l’enfant grandit avec ces valeurs en tête. Il se sait aimer, sait aimer les autres, a appris à dire « non », et à poser des limites. Il se respecte et respecte les autres.

Cela n’empêche bien sûr pas les parents de commettre des erreurs. Les parents « sains » (par opposition aux parents toxiques), se trompent, trébuchent, se montrent maladroits, abusent parfois de leur autorité, etc. Mais ils ont le courage et l’humilité de reconnaître leurs erreurs, d’en éprouver des regrets et de la honte. Ils se remettent en question, demandent pardon à l’enfant s’il le faut…

Il ne s’agit pas ici de culpabiliser les parents, de considérer que tout parent qui n’est parfait serait forcément toxique. Il y a un monde entre les parents toxiques et les parents sains. Le parent sain travaille son humilité. Il apprend a être parent et sait que la route ne sera pas toujours simple. Mais il est déterminé à faire de son mieux pour le bien-être de l’enfant, pour lui apporter un cadre sécurisant.

Parents hors cadre

Mais quand ce cadre n’est pas là, comment grandit l’enfant ? Quand les repères qu’il est censé avoir manquent, comment se construit-il ? À travers les différents récits autobiographiques, c’est une des questions que pose Survivre à ses parents toxiques. Mariko KIKUCHI a choisi de laisser carte blanche à ses invités. Ils et elles sont employés de bureau, au foyer, écrivains, journalistes… et se racontent avec une simplicité qui là encore relève encore plus la dureté de ce qu’ils ont vécu.

Ici, pas de jugement, pas de voix off, de narrateur pour analyser. Le seul narrateur est la personne qui raconte son histoire. Les rares interrogations sont posées par HATANO san, l’éditrice du manga.

Qu’est-ce qu’un parent ?

Peut-on dire qu’un « ami toxique » n’est pas un « ami » ? qu’un « parent toxique » n’est pas un « parent » ?

Si l’ami toxique et le parent toxique ne correspondent pas au rôle qu’ils devraient avoir, ils diffèrent sur un point : l’ami se choisit, pas le parent. Le parent a une définition juridique. Des lois encadrent les relations parents/enfants. Ils peuvent être poursuivis et condamnés pour manquement à leurs devoirs. Il existe également un lien biologique qu’on ne peut pas effacer. Qu’en est-il alors du parent ? Du géniteur ? Sont-ce des synonymes ?

Parent : « père ou mère de quelqu’un, personne qui a un lien de parenté avec quelqu’un. » Larousse.fr/Antidote

Géniteur : « personne qui engendre quelqu’un ; mère ou père ; parent physiologique (par opposition au parent légal) » Larousse.fr/Antidote

Les tenants de l’opposition parents/géniteurs soulignent que le géniteur « ne » fait « que fabriquer » l’enfant. Mais le parent, le « vrai parent » est le parent légal. C’est lui qui assurera l’éducation de l’enfant, répondra à ses besoins, veillera à son bien-être.

Papa/maman, parents… le choix des mots

Peut-on invariablement utiliser « maman/papa », « mère/père » « génitrice/géniteur » quelle que soit son interlocuteur, le contexte, l’âge ?

« Maman/papa » relève de l’intime, du familier. Impossible que « maman » ou « papa » se comporte mal. Ils montrent une image positive de la parentalité. Ce sont souvent les premiers mots qu’apprend l’enfant. Impossible donc d’associer ces mots à un cadre peu sécurisant. Pourtant, il arrive que les médias relatent un fait de toxicité dans la famille en utilisant « maman / papa » pour parler de parents qui ont manqué à leurs devoirs. On (y compris les journalistes) ne s’en rend pas forcément compte, car on est davantage focalisé sur l’information en question… à moins que certains journalistes cherchent à créer un contraste saisissant entre la douceur des mots et la cruauté des actes incriminés…

Les termes « papa et maman » devraient rester dans la sphère familiale. Pour parler de ses parents à l’extérieur, on utilise plutôt « père, mère », termes neutres qui renvoient à la fonction de parent, mais sans inclure toute l’affection contenue dans « papa » et « maman ». Les professionnels de santé recommandent également d’utiliser ces termes neutres pour s’adresser à l’enfant vivant dans un climat familial difficile. Utiliser un vocabulaire affectueux (même si l’enfant le fait, car il ne connaît que ça) peut minimiser ce que vit l’enfant, ou inclure un biais. Charge aux professionnels de progressivement apprendre aux enfants à poser les bons mots sur ce qu’ils vivent.

« géniteurs / génitrices », marque une rupture avec le rôle parental puisqu’il n’y en a plus. Dans Suivre à ses parents toxiques, des interviewés parlent justement en ces termes ; l’autrice, KIKUCHI Mariko, aussi.

Qu’est-ce qu’un parent toxique ?

Toxique : « se dit de toute substance qui a un effet nocif sur les organismes vivants ; gaz toxique, substance toxique » Larousse.fr/Antidote

Au sens figuré : « se dit d’une personne ayant une mauvaise influence, dont l’influence est psychologiquement nocive… exemple : ami toxique »

Un parent toxique n’assure pas son rôle. Au contraire, il exerce sur l’enfant une influence négative. Plusieurs types de comportements peuvent être considérés comme toxiques y compris des comportements qui, à la base, ne le sont pas.

Surprotection toxique 

On attend effectivement d’un parent qu’il protège son enfant. Une protection qui évolue en fonction de l’âge et de la maturité de l’enfant. On ne va pas protéger un nourrisson comme on protège un enfant de 10 ans ou de 16 ans.

Mais certains parents confondent consciemment ou non protection, flicage, et emprisonnement. Ils surprotègent leur enfant, le privent de toute tentative de découverte, définissent le monde extérieur comme dangereux et violent.

Certains parents diront qu’ils le font par amour. Ils croient vraiment bien faire. Derrière ces comportements de parents surprotecteurs se cachent parfois des histoires d’adultes qui, plus jeunes, ont souffert de carence affective, de manque d’attention, ou ont grandi dans un univers peu sécurisant. Cela n’excuse bien sûr pas leur attitude, mais permet de mieux comprendre leur propre parcours, pour proposer les solutions adéquates, surtout, en prenant en compte le bien de l’enfant.

En revanche, d’autres comportements relèvent de la perversion narcissique. C’est l’exemple du parent cultivant une image publique à l’opposé de son comportement réel. Le monde le considère comme un parent attentionné et prévenant. Il agit ainsi plutôt pour satisfaire son égo, et tend à enfermer l’enfant dans son monde de mensonge et de manipulation.

Les types de parents toxiques

Le 20 octobre 2022, dans un article publié sur le site de la chaîne d’info RTBF, la journaliste Sophie BUSINARO interviewe, Julie ARCOULIN, thérapeute spécialisée en relations d’emprise et autrice du livre Survivre aux parents toxiques.

Pour Julie ARCOULIN, un parent toxique est : « un parent incapable de répondre aux besoins de son enfant ; besoins physiologiques-psychologiques, besoin de sécurité, d’amour, etc. C’est en général un parent qui est un peu – voire très – égocentré et qui n’est pas en mesure de répondre aux besoins de sa progéniture. » D’autres psychologues ajoutent que la nuisance que les parents toxiques exercent sur l’enfant est consciente ou inconsciente.

La thérapeute identifie deux grands types de parents toxiques : ceux qui souffrent d’additions qui les rendent incapables de s’occuper de leur enfant, et oblige l’enfant à jouer le rôle du parent ; les manipulateurs et pervers narcissiques, plus difficiles à repérer à cause de la bonne image publique qu’ils se donnent. L’enfant peut croire que l’univers dans lequel il vit est la norme.

L’enfant vivant avec un parent souffrant d’addiction risque lui aussi de croire que ce qu’il vit est la norme. Car dans les deux cas, l’enfant ne connaît que ça. Les deux types de parents toxiques ont un point commun : la victimisation et l’absence de remise en question. Ils prennent l’enfant « par les sentiments » quand ils le veulent, avant de tomber dans un nouvel épisode de violence physique ou psychologique. Ils induisent l’enfant en erreur en n’endossant pas leur responsabilité, ou, pire, en accablant l’enfant.

Reconnaître un parent toxique, se sauver

Difficile pour l’enfant d’identifier ses parents comme étant « toxiques ». Il faut beaucoup d’observation de la part des professionnels, et beaucoup de sagesse et d’écoute pour savoir identifier un enfant en souffrance et adopter les bons mots et comportements. Julie ARCOULIN donne des pistes qui doivent alerter les adultes. Un enfant vivant avec des parents toxiques présentera des signes « d’anxiété, de manque de concentration, de difficultés d’apprentissage, et même un enfant trop sage doit alerter dans certains cas. »

La thérapeute appelle à ne pas fermer les yeux au prétexte que les parents « feraient ce qu’ils veulent » et que les problèmes familiaux relèveraient de la « sphère privée ». Les parents ne font pas ce qu’ils veulent. L’enfant est une personne à part entière, qui a des droits. Le respect de la sphère privée saute lorsque la vie de l’enfant est en jeu.

Comment survivre à ses parents toxiques ?

Dans le manga, les personnes interviewées par KIKUCHI Mariko ont commencé à s’en sortir vers l’âge adulte. L’éloignement physique a souvent été salvateur, avec une libération de la parole indispensable. Enfant, on est bien moins armé. D’où le rôle des adultes autour, à l’école, dans le voisinage… Ce qui est loin d’être facile. Toutes ces situations sont d’une terrible complexité. Car tout ce que les parents toxiques laissent voir aux autres n’est pas du tout le reflet de la réalité.

Appeler à l’aide
Des numéros d’aide existent, pour les enfants en danger, et aussi pour les personnes témoins, ou qui soupçonnent qu’un enfant est en danger :
le 119, le 116 111 sont les numéros d’urgence pour les enfants en danger.
Le 119 est ouvert 7 jours sur 7 et 24h/24. Le 116 111 est le numéro européen.

Vivre

Le livre Survivre à ses parents toxiques se termine de manière positive. Car oui, les adultes qui témoignent ont survécu. Ils témoignent justement pour montrer qu’il est possible de s’en sortir. Ceux qui ont choisi l’éloignement géographique ressentent parfois une culpabilité. « Ils restent mes parents », peut-on entendre. Beaucoup ne comprennent pas comment leurs parents, censés les protéger, ont pu basculer.

En grandissant, ils constatent que leurs parents sont devenus faibles, que leurs menaces n’ont plus d’effets, que les mots qui faisaient si mal avant ne font plus rien… Certains ont consulté médecins et spécialistes, pour se sauver et vivre, tout simplement.

Parfois, ils reviennent vers ces parents qui les ont malmenés ; ils reprennent de leurs nouvelles, voire, s’occupent d’eux… mais rien n’est plus comme avant. Ces enfants devenus adultes se sont libérés de l’emprise parentale. C’est le message qu’ils veulent transmettre. KIKUCHI Mariko, l’autrice, porte aussi ce message d’espoir. Bien sûr, il y aura nécessairement bien des introspections. Peut-être que certains jours seront plus difficiles que d’autres. Mais tous ces adultes ont appris et apprennent à apprécier le chemin parcouru, pour pouvoir se lancer sereinement vers le lendemain.

Les infos en plus

Retrouvez Survivre à ses parents toxiques aux éditions Akata.

Générique du podcast : Hands of the wind, de Manuel Delsol

Laisser une réponse

Votre adresse email ne sera pas publiée.Les champs obligatoires sont marqués *