Comme une famille, le manga bienveillant, drôle, touchant et militant : vive le dialogue, le partage et l’entraide !
Un jour avec Kinaho
Kinaho, romancière tranquille et solitaire, est propriétaire de son appart, l’investissement de sa trentaine. Akito, son compagnon, y passe de temps en temps. Mais il ne vit pas ici. Kinaho tient à son espace. Son entreprise cérébrale oblige à une discipline de chaque instant. Heureusement qu’il y a le canapé. Ce fidèle canapé sur lequel Kinaho s’affale à tout moment, pour retrouver l’inspiration.
Ce qui va lui arriver dans cinq secondes pourrait bien faire l’objet d’un nouveau roman : Kinaho, en plein bouclage, recharge ses batteries, affalée sur son fidèle canapé. Tout à coup, brusquement, soudainement, un invité débarque. Akito, accompagné par ses neveux : Tôma, 14 ans, et son petit-frère Haruhi, 5 ans. Les enfants viennent de perdre leurs parents dans un accident de voiture. Mais personne dans la famille ne s’est pressé pour leur ouvrir la porte. Seul Akito leur a tendu les bras. Certes, il débarque chez Kinaho sans prévenir. Mais il savait qu’elle comprendrait l’urgence de la situation. Effectivement, Kinaho comprend très vite. Qu’est-ce qu’un bouclage, face à la vie de deux jeunes enfants ? Sa porte restera ouverte pour Tôma et Haruhi. Désormais, ils vivront ensemble, avec Akito, comme une famille.
Comme une famille, les origines
Comme une famille, c’est le manga de ASOU Kai. Au Japon, le titre est publié depuis 2018 chez la Hôbunsha et se nomme très sobrement の、ような。 « no, yona » pour dire « comme… » Comme quoi ? L’autrice revient sur l’épisode très tendu du choix du titre du manga (ça fait beaucoup de « du »…). Pas facile de trouver un titre ! En France, l’éditeur Shiba édition a choisi le titre « Comme une famille » qui colle très bien à l’histoire. Car Kinaho, Akito, Tôma et Haruhi sont vraiment « comme une famille ». La série est en cours, avec 7 tomes parus au Japon et 3 en France. Le tome 4 sort en début juillet. Si le pitch peut faire penser à Entre les lignes, ASOU Kai part ici explorer les mille vie des parents…
Plongée dans la vie de parent
Pas le temps de lire, même en diagonale, le manuel « 10 clés pour devenir parent » ou « L’ultime guide du parent accompli ». Kinaho et Akito apprennent sur le tas. Pour l’instant, le manga nous montre surtout le bouleversement de la vie de Kinaho, et sa manière de jongler entre ses nouvelles casquettes.
Car dès que les enfants entrent dans sa vie, tout bascule. Elle ressent d’abord d’un point de vue très concret : elle était seule dans son appart. Désormais, ils sont 4. Invasion ? Non, non, Kinaho se montre d’un flegme remarquable, même si elle admet ne plus avoir son espace à elle, et en avoir besoin pour travailler. Elle reste consciente de ses limites et prévient les enfants : ça ne sera pas un sans faute. Tous devront faire un effort. Elle se montre néanmoins optimiste. Elle et Akito feront tout pour créer un cadre sécurisant pour les enfants. Derrière son air un peu sec (qui peut paraître sec), Kinaho est empathique et se met facilement à la place des autres. Elle est aussi très franche, et n’hésite pas à dire tout haut ce que personne n’ose dire…
Comme une famille sans mode d’emploi
Presque immédiatement, Kinaho morcelle son emploi du temps, s’occupe de la majorité des repas et de l’organisation de sa vie de famille. La réduction de son espace de vie (elle n’est plus seule dans son appartement) va de pair avec une réduction de son temps à elle : temps de travail comme temps de repos. Comment ne pas faire un parallèle avec la double journée de travail des femmes ? Au Japon comme dans de nombreux autres pays, l’organisation de la vie de famille est davantage confiée aux femmes. Pas de répartition équitable des tâches : tout ou presque est assumé par les femmes, jusqu’aux soins à apporter aux enfants. Certes, les choses évoluent, mais le chemin est encore long.
Modèle traditionnel ?
Dans le manga, Kinaho tente d’échapper à ce modèle traditionnel. Après tout, son copain Akito devrait y mettre du sien. Et pas seulement parce que les enfants sont des membres de sa famille. Maintenant que tous sont sur le même toit, il est tout simplement normal que les deux adultes partagent les tâches. Mais Akito reconnaît que Kinaho en fait plus que lui. Lorsque Kinaho part en déplacement professionnel, elle revient, la tête déjà prête pour sa deuxième journée de travail : elle balance le manteau pour le tablier de cuisine, prête à préparer le dîner. Akito voudrait bien aider, mais ne maîtrise qu’une recette…
Cette triste description risque de faire passer Akito pour un affreux bonhomme. Les deux premiers tomes du manga montrent heureusement son évolution. L’évolution continue dans le tome 3. Akito fait des efforts. Il veut apprendre de nouvelles recettes de cuisine, prendre sa place dans l’éducation des enfants. Il reconnaît ses lacunes et progresse. Les garçons donnent aussi du leur, à commencer par Tôma. Il s’inscrit au club de cuisine de son collège pour aider la famille. Très vite, il assiste Kinaho dans la préparation des repas, puis se met seul aux fourneaux. Admiratif, Akito lui demande des cours…
Laissez les mères respirer
Qu’est-ce qu’être mère ? C’est la question que semble poser ASOU Kai. L’entrée de Haru à l’école maternelle est l’occasion, pour Kinaho, de rencontrer d’autres mères. Elle ressent presque instantanément le poids du jugement. Elle rencontre une mère célibataire (la maman de Riku) qui se partage entre son travail et l’éducation de son fils. Personne ne lui décerne de médaille, au contraire. L’école maternelle et ses règles pointilleuses semblent parfois coincées dans le siècle dernier. On exige des mères qu’elles confectionnent des repas 100 % maison. Et gare à celle qui aurait osé tomber dans la facilité. Pour Noël, on leur impose la confection d’oreilles de lapin magnifiquement do it yourself, extrêmement chronophage et harassante.
Seules les mères sont visées par ces injonctions. Qu’elles soient ou non en activité importe peu. C’est même le contraire : les mères qui travaillent sont davantage pointées du doigt. Même sanction pour les mères célibataires, qu’elles travaillent (activité rémunérée ou pas) ou non. Au Japon, les mères célibataires sont encore stigmatisées.
Comme une famille solidaire
Peut-on imaginer une solidarité entre toutes ces mères ? Bien sûr que oui. Mais le poids du regard social amène aussi des divisions. Ce monde « mères, enfants, école » fonctionne comme un univers à part. Kinaho le découvre lorsqu’elle emmène Haru au parc. La mère de Riku et d’autres mères sont là pour surveiller les enfants. Mais quand une petite fille, Yurika, se met à maltraiter un autre garçon (elle veut le forcer à sauter du haut de la cage à poules), seule Kinaho intervient. La mère de Yurika prend la défense de sa fille, mais s’écrase face aux arguments de Kinaho.
Les parents doivent rappeler aux enfants les règles, les limites, et ne surtout pas minimiser leurs actes. Provoquer, humilier, torturer n’est pas un jeu. C’est mal. Sous prétexte de protéger les enfants, les autres mères protègent plutôt leur rang social. Pas question de contrarier celles qui ont une position influente… Les interventions de Kinaho sont d’autant plus spectaculaires et importantes, car elles brisent le huis clos.
Kinaho interviendra encore pour protéger une jeune enfant de la maltraitance. Comment rester indifférente face à cette petite fille, visiblement affamée, qui joue seule, à l’écart de tous ? Sa mère, irritée, refuse la pitié de Kinaho. La romancière, elle, refuse la maltraitance. Elle rappelle à la mère ses devoirs, et propose son aide. Au lieu de s’enfermer avec ses difficultés, mieux vaut en parler. Là encore, par ses paroles, Kinaho fait tomber les barrières.
Faut-il craindre des représailles ? Les mères qui ne réagissent pas semblent le craindre. Pour protéger leur enfant, elles sont prêtes à fermer les yeux sur les maltraitances que pourraient subir les enfants des autres. Mais cela ne s’appelle-t-il pas « non-assistance à personne en danger ? »
Autorité parentale
Kinaho a déjà tranché : pas question de jouer à celle qui ne sait pas. Elle n’hésite pas à reprendre les enfants des autres devant leurs propres parents. Lorsqu’une petite fille insulte ouvertement sa mère, qu’elle juge vieille, donc laide, Kinaho la remet à sa place. On se cache souvent derrière la jeunesse de l’enfant pour légitimer ses comportements et propos les plus terribles.
Rappel à l’ordre
On pense à tort que l’enfant ne réalise pas la portée de ses actes. Mais l’enfant comprend très vite ce qui est bien et ce qui n’est pas bien. Pourquoi serait-il conscient lorsqu’il fait des câlins à ses parents et inconscient lorsqu’il les insulte ? Aucun parent n’irait remettre en cause un « je t’aime » de leur enfant. Pourquoi donc arguer qu’un enfant qui insulte son parent n’a pas conscience de ce qu’il dit. La petite fille qui raillait sa mère savait très bien ce qu’elle disait.
Ces propos renvoient d’ailleurs au terrible cliché de l’apparence. La fillette a honte de sa mère, qu’elle trouve laide, en comparaison avec les mères des autres enfants. Mais c’est à cette même mère qu’elle demande tout et n’importe quoi. La pauvre dame subit les outrages publics de sa fille, et même le père n’arrive pas vraiment à s’interposer. Il faudra le redressement public de Kinaho pour que la fillette comprenne la violence de ses propos et demande pardon. Enfin, « pardon » à sa manière…
Il reste encore du chemin, mais un premier pas a été fait. Comme une famille est un manga chaleureux, qui bouscule les idées reçues, qui fait réfléchir et avancer. On attend maintenant les avancées d’Akito en matière de cuisine…
Les infos en plus
Comme une famille – Shiba Edition
Générique du podcast : Hands of the wind, de Manuel DELSOL


