Mugi vous emmène en vacances ! Embarquez maillot de bain, chaussures de rando et sac à dos. L’été sera chaud bouillant bienveillant.

Telle que tu es au commencement

Pour commencer, plantons le décor du manga Telle que tu es !. Alors que les magazines sont repartis dans leur tour 2023 du prétendu summer body, Yukiya TAGAMI (alias Yuki), beau gosse de Seconde version ténébreux façon (il a juste les cheveux noirs quoi), craque pour Tsugumi MOTOHASHI (alias Mugi), élève de première. Est-ce le pitch d’une romance classique de shôjo manga ? Oui ! Enfin, surtout pour Yuki. N’écoutant que sa passion brûlante, le jeune adolescent demande à Mugi de sortir avec lui. Les autres élèves s’étonnent ou se scandalisent. Pour eux, Mugi n’est pas une jeune fille comme les autres. Elle est… ronde.

Sorti en 2011 aux éditions Hakusensha, le manga Pochamani ぽちゃまに est signé Kaname HIRAMA. Pochari signifie « dodu » « gros » en japonais, avec un sens beau, plaisant, mignon. Il est surtout employé pour les femmes. Pochamani fait bien entendu référence à Mugi. Le manga est sorti en 2016 en France sous le nom « Telle que tu es ! » aux éditions Kana. La série est finie en 8 tomes. 8 tomes durant lesquels Kaname HIRAMA, l’autrice, nous dit que oui, nous pouvons vivre tels que nous sommes, que oui, le diktat de la minceur est néfaste pour tout le monde. Et oui aussi au rééquilibrage alimentaire, non pour satisfaire à une quelconque mode, mais pour soi. S’aimer soi-même et cultiver la bienveillance autour de nous : voilà le message du manga.

Personnages gros : pourquoi (encore) si peu de (bonne) visibilité ?

Côté pile, Telle que tu es ! nous présente une histoire d’amour banale et qui devrait l’être. Le fait que Mugi soit grosse est, et devrait être un non-événement. Mais dans un monde bouffé par le regard de l’autre et les complexes, le couple Mugi/Yuki détonne. Un couple qui détonne aussi sur la planète manga ? Il est en effet encore rare de voir des héroïnes grosses dans les mangas. Même observation pour les héros gros. Ces personnages restent, non seulement rares, mais souvent planqués dans des seconds rôles ou des rôles de figurant un peu limite… quand ils ne sont pas tout simplement caricaturaux.

Au pays des représentations pleines de clichés

Mangas, BD, comics, séries, films… On voit encore, hélas, ce personnage gros présenté de manière négligée, avec, toujours, à manger dans les mains ou la bouche… Dans le manga Papillon, la camarade de classe d’Ageha, est « la méchante grosse moche ». Dans Naruto, Chôji, jeune ninja prometteur, mais manquant de confiance en lui, est moqué par les autres à cause de son embonpoint. Il finit par avoir des amis. Mais là encore, Chôji est trop souvent « le gros de service ». Sur son vêtement, au niveau du ventre, figure en gros le kanji « manger » (食/tabe) de (食べる/たべる/taberu). Hélas, ce personnage est très souvent montré en train de manger. Certaines « amies » l’alertent sur le fait qu’il ne trouvera pas de copine. D’autres lui font remarquer qu’il grossit. Chôji s’agace. Le mot « gras » est tabou chez lui.

De rares jeunes filles grosses sont héroïnes de manga, mais pas forcément pour le meilleur. Dans Kiss him, not me, shôjo manga de JUNKO sorti en France en 2016, l’héroïne, Kae, est une jeune otaku grosse. Elle perd subitement du poids à la mort de son héros préféré. Disons-le clairement : la jeune fille moche se transforme en canon de beauté. S’en suivent d’improbables aventures pour celle qui, hier encore, n’attirait personne, mais qui se retrouve à la tête d’un groupe d’admirateurs. Mais son poids fait le yo-yo plus vite qu’un battement de cils ; une contrariété, la voilà redevenue ronde et logiquement moche. Une semaine de sport intensif lui fait retrouver sa minceur. Une terrible image pour toutes celles et tous ceux luttant pour perdre du poids. Lassée, j’ai stoppée ma lecture et ai revendu mes mangas.

Telle que tu es sans caricature

Mais revenons au manga Telle que tu es !. Ici, et contrairement à d’autres séries, Mugi n’est pas représentée de façon caricaturale, au contraire. Il n’y a en effet aucun rapport entre la beauté et le poids. Après avoir longtemps souffert, elle a décidé de s’aimer. Son arme, c’est son sourire. Et si Yukiya a d’abord été attiré par son physique, il a, très vite, était séduit par sa force derrière son doux sourire. Tsugumi rayonne et transforme le monde autour d’elle.

Dans Telle que tu es !, Kaname HIRAMA nous parle d’amour, de complexes, du regard dur de la société. Elle nous parle aussi d’acceptation de soi. Un message résolument body positive qui va de pair avec le régime. Pas le régime restrictif, mais le régime alimentaire, tout simplement. À force de déformer le mot pour ne l’employer que pour parler de la perte de poids, on oublie qu’un régime est avant tout une organisation, un mode, ici d’alimentation. Dans Telle que tu es !, donc, on parle aussi nutrition, sport, perte ou gain de poids, mais sans accuser les personnes qui s’engagent ou non dans ce parcours.

Car on parle avant tout d’un mode de vie. Mugi a essayé les régimes restrictifs ; elle a voulu faire comme les autres pour s’aimer et être aimée, pour cesser d’être moquée. Ça n’a pas marché. Elle a réussi à faire la paix avec elle-même et souhaite juste vivre, tout simplement. Elle reste complexée, surtout dans certains milieux et à certaines périodes. En été, difficile de cacher son corps sous les vêtements. À la piscine, on découvre encore plus de peau. La jeune fille avance néanmoins petit à petit pour vivre. Sa romance avec Yuki lui permet de s’épanouir. Ça ne plaît pas à tout le monde. Tant pis pour les autres. Malgré les attaques qui la blessent, Mugi décide de vivre pleinement sa relation.

Tout de même, des clichés ?

Mais il y a un mais. Et on le remarque dès le tome 1. Je ne parle pas des railleries des autres élèves, pour qui Yukiya commet un crime en sortant avec Mugi. C’est du « gâchis de beau gosse ! » s’alarment-ils. Il y a hélas pire que ces allégations ridicules. Le comportement de Yuki pose problème. On sait qu’il aime les rondes. Il a une curieuse manière de le montrer. Il ne cesse de malaxer Tsumugi comme s’il s’agissait d’une pâte à modeler. Tout son comportement dérange. Dommage. D’un côté, on apprécie la manière très franche avec laquelle il dit aimer les filles grosses comme d’autres aimeraient les minces. Il ne voit d’ailleurs pas pourquoi il devrait se justifier, mais face à la perplexité de ses camarades, il le fait. Et ses arguments soulèvent parfois le malaise.

C’est sans compter sur le comportement des autres personnages ! Eux aussi nous sidèrent avec leurs réflexions insensées. En hiver, les amies de Mugi se blottissent contre elle, la surnommant « chaufferette Mugi ». L’embonpoint de la jeune fille la transformerait naturellement en chauffage ambulant. Dès qu’il faut soulever des charges lourdes, c’est Mugi qu’on appelle, car son corps gros serait logiquement fort. Le comble, c’est peut-être cette étrange façon qu’à l’autrice de dessiner son héroïne. Elle souligne les rondeurs comme si la peau de Mugi luisait constamment

L’amour tel qu’il est

L’amour ne serait-il qu’une affaire de silhouette ? Lorsque la jeune Akane, camarade de Mugi, s’engage dans un parcours pour perdre du poids. Certaine que son poids explique son célibat, Akane veut maigrir pour trouver l’amour. L’idée est hélas encore bien présente aujourd’hui. Humiliée par le passé, Akane cache, derrière un caractère enjoué, une honte de son corps. Contrairement à Mugi qui est parvenue à s’aimer comme elle est, Akane ne se supporte pas.

On pourrait regretter qu’Akane veuille maigrir uniquement pour trouver l’amour. Mais la jeune fille et son témoignage nous touchent. Beaucoup d’adolescents et d’adultes sont comme elle, pris dans le tourbillon de l’adolescence, avec le corps qui se transforme, le regard des autres de plus en plus pesant. Difficile de se construire dans ces conditions. Akane fait preuve de résilience et de combativité.

Malaxage

Et Yuki ? On pourrait voir ces malaxages comme autant de caresses (très énergiques) pour montrer à Mugi qu’il l’aime. C’est, du moins, comme cela que la jeune fille le ressent. Elle apprend même à apprécier ces instants, qui chassent ses complexes. Néanmoins, la manière avec laquelle la mangaka dessine ces scènes soi-disant tendres fait parfois froid dans le dos.

Telle que tu es en demi-teinte ?

Le manga Telle que tu es ! arrive-t-il tout de même à remplir son objectif ? Un peu, oui. On apprécie le couple Mugi/Yuki, qui communique (et pas seulement à travers les malaxages). Ça change des histoires classiques où chaque situation est tirée par les cheveux pour finir en clash. Hélas, Telle que tu es ! tombe trop souvent dans les clichés du personnage gros. Heureusement, les choses changent progressivement, et positivement. Kaname HIRAMA, l’autrice, parvient également à nous émouvoir avec des scènes très touchantes. Non à l’intolérance, mais oui à la bienveillance.

Les infos en plus

Retrouvez Telle que tu es ! aux éditions Kana

Générique de début et de fin du podcast : Hands of the wind. Un grand merci à Manuel Delsol 🙂

Pour aller plus loin

On ne naît pas grosse, de Gabrielle DEYDIER

« Gros » n’est pas un gros mot, d’Eve PEREZ-BELLO et Daria MARX. Les deux autrices ont également fondé le collectif Gras politique.

Grosse et alors ? d’Edith BERNIER

Crédit image : POCHAMANI © HIRAMA Kaname / 2011 / Hakusensha

Description de l’image : Mugi et Yuki sont assis sur une nappe, dans la cour du lycée. Ils portent leur uniforme scolaire. Yuki porte une chemise blanche, un gilet gris et un pantalon noir. Mugi porte un haut blanc à col marin bleu terminé par un nœud papillon rouge, et une jupe bleue. Mugi, assise sur Yuki, lui donne à manger.

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