Cauchemar éveillé

Troquer un corps jugé « laid », pour un autre, jugé « beau ». Tel est le choix de Park Hyeong-seok, le héros de Lookism. L’adolescent survit, coincé entre ses tortionnaires. Ses camarades de lycée sont ignobles. Personne ne l’aide. Pourtant, Park Hyeong-seok a une alliée : sa mère. Mais il ne le sait pas ou veut l’ignorer. Au contraire, il rejette son amertume sur elle, au lieu d’accepter son aide.

Comment sortir de ce cauchemar ? Park Hyeong-seok croit avoir trouvé la solution : changer de lycée. Mais sa mère n’a pas assez d’argent. Elle continue néanmoins de le défendre, y compris devant ses bourreaux. Lorsqu’elle part au lycée s’entretenir avec la direction (indifférente), elle surprend son fils, martyrisé par les autres élèves, et court le sauver. Mais l’adolescent la repousse violemment. Il craint les représailles de ses bourreaux. Loin de lui en vouloir, sa mère lui annonce bonne nouvelle : il déménage à Séoul et change de lycée.

Honteux, Park Hyeong-seok pleure. Mais il faut déjà partir vers cette autre vie qui, il en est certain, sera meilleure que son cauchemar éveillé. L’euphorie lui fait hélas commettre quelques maladresses. Lui aussi a les yeux brouillés par les préjugés. Une jeune fille qui vous regarde ne veut pas forcément sortir avec vous. D’ailleurs, vous regardait-elle vraiment ? Park Hyeong-seok s’attire les foudres du « copain » de la joliette, qui le frappe ; réaction complètement disproportionnée. Le héros retombe dans le désespoir. Tout va donc recommencer comme dans son précédent lycée ? Il s’endort, le visage baigné de larmes.

Il se réveille transformé, mué en bel adolescent, logiquement élancé et musclé. A ses pieds, son corps d’avant, profondément endormi. Pour Park Hyeong-seok, c’est le début d’une nouvelle vie. L’heure de la revanche a sonné.

Lookism, les origines

A la base, Lookism est un manhwa créé par Park Tae-Joon en 2014 et édité chez Naver. Ce mastodonte de l’édition sud-coréenne s’est imposé comme le leader du webtoon. C’est d’ailleurs le groupe Naver qu’on retrouve derrière l’application de webcomic WEBTOON. En 2023, les éditions françaises Michel Lafon décident de se lancer dans le webtoon en s’associant avec Naver. Le partenariat permet notamment aux succès des titres publiés sur WEBTOON de sortir en format papier. Michel Lafon bénéficie également d’un accès au large catalogue de WEBTOON. Le webtoon Lookism est toujours en cours, avec 500 épisodes sortis en France, et plus de 530 en Corée du Sud.


Grand succès international, la série bénéficie d’une adaptation anime en 8 épisodes
(pour l’instant). Sorti en 2022 sur Netflix, l’anime est réalisé par le Studio Mir. Il adapte le début de la série (environ jusqu’à l’épisode 26).

Lookism ou le culte de l’apparence

Lookism parle et dénonce le culte du corps, le culte des marques, l’orgueil, l’égo et toutes les passions destructrices de l’être humain. La série montre sans détour à quel point les humains peuvent se laisser contaminer par le culte du paraître. Les personnages, miroirs déformants d’une société à la dérive, semblent partager le même postulat : pour vivre, il faut être beau, belle. Et être beau, être belle, c’est obligatoirement être mince, élancé.e, vêtu.e « comme une gravure de mode », et autres clichés. Dans Lookism, il n’y a qu’un seul type de beauté, qui, derrière sa prétendue originalité, trahit un comportement moutonnier.

Le problème de certains chara-design

Dans le webtoon Lookism, les plus beaux sont bien dessinés. Par contre, les personnages présentés comme moches sont des caricatures. Le héros, par exemple, est réduit à une caricature (webtoon) ; il est un peu mieux dans l’anime. Mais il n’évite pas les postures avilissantes. Exemple, avec cette scène de rencontre avec le corps « beau ». Quand le beau dort, c’est magnifique. Quand c’est « le moche », c’est ridicule. Il pète, grimace atrocement. Pour réveiller son homologue « moche », le beau lui file d’incroyables claques. L’inverse n’apparaitra pas.

On a trop souvent pris l’habitude de prendre des raccourcis esthétiques et verbaux pour présenter les beautés (confèrent les émissions sur : Ugly Princess, She was pretty et aussi dans Telle que tu es). Or, il n’y a pas qu’un seul canon de beauté. Il y aura toujours quelque chose qui se dégagera de telle ou telle personne. Alors oui, ce ne sera pas « le package » total, mais faut-il vraiment l’avoir, et si oui, quel est-il ?

Bien sûr, en présentant ces ados pourris par les effets pervers des réseaux sociaux et le culte du corps, Lookism critique cette posture néfaste pour tout le monde. Ce qui est dommage, c’est cette manière de dessiner les gens moches.

Et si c’était fait exprès ?

Bien entendu l’auteur adopte volontairement un ton dur et cynique pour mieux dénoncer les travers de ces sociétés d’ultra-consommation. Ce qu’il arrive à cette jeunesse présentée dans Lookism peut se voir chez d’autres jeunes biberonnés aux effets pervers des réseaux sociaux. Car ce monde présenté comme infini est finalement réduit à un smartphone.

Les ados de Lookism fréquentent les mêmes lieux, s’habillent et parlent de la même façon, regardent les mêmes programmes. Certes, la construction d’un individu passe aussi par l’appartenance à un groupe. Encore faut-il s’entendre sur le mot « groupe » et sur ce qu’il fait. La série nous présente un monde sans empathie ou presque (surtout au début). Le groupe est un bourreau.

On croirait presque que le monde de Lookism a tué la justice. Heureusement, certains personnages, à commencer par la mère, portent un message positif.

Et on verra surtout la bagarre et les grossièretés ! Les ados peinent à faire une phrase sans juron (ça aussi, c’est un cliché). Les ados garçons peinent à tenir droit sans se battre (là encore, c’est un cliché). L’anime glisse rapidement dans une espèce d’enfilade de bastonnades.

Le problème des personnages féminins dans Lookism

En dehors de la mère du héros, les personnages féminins sont presque inexistants et nuls. C’est l’un des faits les plus étranges de l’anime, qui se veut pourtant grand dénonciateur des travers de la société. Il tombe dans les travers qu’il dénonce lorsqu’il présente les personnages féminins. Les filles de la série sont des femmes-objets. Leur uniforme est une blague de sexisme. Leur attitude est tout aussi ridicule.

Dans Lookism, des personnages masculins qui s’insurgent contre les préjugés sont des héros. Aucune fille n’est comme ça (hormis la mère). Elles font serpillères ou potiches, et bavent sur les beaux mecs. Une scène illustre bien ce décalage. Quand les filles parlent de shopping, elles sont sottes. Quand ce sont les garçons qui en parlent (et ils en parlent beaucoup!), l’affaire est très sérieuse. Pourtant, ils sont tout aussi ridicules. Le vocable est peut-être dur. Bien entendu, il ne s’agit pas de fustiger les passionnés de mode (salutations à notre ami Kai). Il s’agit plutôt de rappeler que contrairement à ce que pensent les ados de Lookism, porter des vêtements de marque ne confère aucun pouvoir sur les autres. L’être humain ne se résume pas à ce qu’il porte. Kai, lui, l’avait bien compris. A des années-lumière du comportement des ados de Lookism, il valorise l’humain derrière le vêtement.

On continue ?

Oui. La lecture du webtoon (que j’ai commencée) permettra certainement d’approfondir la réflexion. Pour l’instant, le bilan est en demi-teinte pour Lookism. Affaire à suivre.

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