Précédemment dans Limit.
Limit, les origines
Pour rappel, Limit est un shôjo manga de SUENOBU Keiko. Terminé en 6 tomes, Limit est sorti en 2009 au Japon (Kodensha) et en 2024 en France (Pika). Le 6e et dernier tome a été publié en décembre dernier. Un drama de 12 épisodes est sorti en 2013 sur TV Tokyo.
Une histoire comme les autres…
Limit commence comme un manga scolaire classique. La lycéenne KONNO Mizuki s’amuse avec ses amies, la populaire HIMEZAWA Sakura, et ICHINOSE Haru. Elles se soucient peu des autres, contrairement à KAMIYA Chieko, leur camarade de classe. Chieko ne fait pas partie de leur bande. Elle est du genre solitaire. Un peu étrange, peut-être ? C’est ce que pense Mizuki.
Elle préfère de loin la compagnie de ses amies branchées. Elle ne veut surtout pas traîner avec MORISHIGE Arisa, la souffre-douleur de la classe. Sakura joue les princesses du lycée mais martyrise Arisa, avec la complicité de Mizuki. Après tout, si Arisa veut cesser d’être harcelée, il lui suffit de le dire… Mizuki se moque tout autant d’USUI Chikage, l’ombre de la classe. Elle est si discrète que c’est comme si elle n’existait pas.
C’est dans cette ambiance que toutes ces filles (et les garçons) partent en voyage scolaire. Mais le voyage scolaire vire au cauchemar. Le chauffeur s’endort au volant. L’accident est mortel. Sakura et d’autres camarades de Mizuki meurent. Mizuki se retrouve seule, avec Haru, Chieko, Arisa et Chikage. A 5, elles vont devoir survivre… ou s’entretuer ?
Survivre ou mourir
La force de Limit est de nous présenter à quel point l’être humain se révèle lorsqu’il est plongé dans une situation extrême. Les filles n’ont pas le temps de se pencher sur le drame, car il leur faut survivre. Et en même temps, leur comportement face au drame révèle leurs caractères.
Impossible coopération
Chieko effraie Mizuki, qui lui reproche son trop grand sang-froid. Prendre des vivres dans les affaires des morts ? C’est affreux. Oui mais c’est ça, ou mourir. Chieko, qui pense au bien des autres, passe pour une sans coeur.
Arisa effraie tout autant, mais dans un autre registre. Son comportement extrême révèle ses fragilités. On comprend son désir de vengeance. Car pour Arisa, les violences ne commencent pas à l’école, mais chez elle. Sa haine est tournée contre le monde, surtout les hommes. Son comportement est cependant excessif. On étouffe. Les déluges verbaux d’Arisa deviennent un peu indigestes.
Perpétuels conflits
L’histoire évolue entre actions pour survivre (chercher des vivres, explorer les environs, etc.) et dialogues pour résoudre les conflits. Et les conflits sont nombreux. Oubliez l’entraide. Les héroïnes semblent vraiment chercher à s’entretuer. Pour Arisa, c’est au sens propre. Le sang-froid de Chieko n’arrive pas à ramener le calme. Mais elle persévère, et finit par se faire une alliée : Mizuki.
L’héroïne ouvre peu à peu les yeux sur qui elle est. Elle reconnaît avoir brimé Arisa, avoir été suiveuse, lâche, méchante, indifférente. Elle apprend à demander pardon. Maintenant, elle veut changer. Et pour ça, il faut survivre.
Survivre ou se perdre
Toutes les jeunes filles s’en sortiront-elles vivantes ? Car alors que les jours passent, le nombre des survivantes diminue… Comme si le drame n’était pas assez dramatique, une personne tue les autres tout en feignant l’amitié. Qui est l’assassin ?
De nouveau, le manga oscille entre temps d’action, introspection, et règlements de comptes.Les dialogues se font plus longs ; on assiste surtout à de longs monologues angoissés de filles qui semblent perdre la raison. « Et si c’était moi ? » Chacune se met à douter d’elle-même. Chacune admet avoir des motivations pour tuer les autres.
Ici, la force des dialogues/monologues oppressants laisse malheureusement, parfois, ce léger goût de « c’est trop ». Certes, traduire ces scènes est extrêmement compliqué. On sent le malaise partout, dans le manga. Le nombre de tomes (à peine 6) explique certainement ce léger effet étouffant qui apparaît à certains moments.
Décision criminelle
Que faire face à son crime ? Que faire lorsqu’on sait que c’est nous ? Normalement, on doit se rendre, demander pardon, assumer les conséquences de ses actes. Mais si on n’est pas sûr d’avoir fait quelque chose de mal ? Et si on n’a rien fait ? Et si c’était de la légitime défense ? Après tout, les filles sont coincées au fond d’une forêt, sans boire ni manger… elles luttent pour survivre, se bagarrent… et le drame arrive.
Quelle décision prendre dans pareille situation ?
- Je le dis tout de suite, quelles qu’en soient les conséquences.
- Je ne dis rien, car je pense avoir commis un crime et crains les conséquences. Je veux survivre et retrouver ma vie. Personne n’en saura rien. Je peux aussi faire disparaître toutes les preuves. Je tue tout le monde, j’attends les secours, et j’oublie.
Au bout de soi-même
SUENOBU Keiko, la mangaka, nous montre des personnages poussés au bout d’eux-mêmes, et nous pose cette question : et nous ? Quelle attitude adopterions-nous ? Est-ce la situation extrême qui nous transforme en assassins ou avait-on cette rage au fond de nous avant le drame ? Pourquoi des personnes coincées dans un même environnement hostile adoptent-elles des comportements aussi divers ? A cause de leurs caractères, bien sûr. Mais pourquoi la vie et la mort deviennent-elles soudain des mots presque légers dans la bouche de certaines personnes qui, dans un autre contexte, se montrent tout à fait sympathiques, altruistes, serviables…
On tombe du ravin et on se transforme en assassin, c’est ça ?
Survivre à quel prix ?
Le manga nous montre les terribles conséquences des mauvais choix. Mizuki le paye et le regrette. Elle a fait le mauvais choix de brimer les autres. Elle a fait le mauvais choix d’encourager et de participer au harcèlement scolaire.
La personne au cœur de l’affaire criminelle a fait une série de mauvais choix. Car au départ, était-on bien en face d’un crime ? Etait-elle sûre d’avoir commis un meurtre ? On en revient à la question du début : face à une situation dramatique dans laquelle vous êtes impliqué.e volontairement ou non, quelle est votre réaction ?
Le plus simple bien sûr, c’est de dire toute la vérité.
Mais notre cerveau génial se met à penser tout le contraire. Il veut sauver sa peau et, poussé par l’angoisse, monte des stratagèmes et s’enfonce dans le mensonge. Il fait des mauvais choix. Un petit mensonge se greffe à un autre un peu plus gros qui s’imbrique dans un autre et encore un autre. Ces mauvais choix le poussent à aller tuer, vraiment, alors qu’au départ, en vérité il n’avait rien fait.
Survivre demain
Sur ce point, Limit est un très bon thriller, un shôjo manga de suspense, un drame, et une critique de cette société qui ne voit que la surface, harcèle les autres et s’embourbe dans les mauvais choix. Mais quand les yeux s’ouvrent enfin, on prend conscience de l’horreur commise. Et on se rend à la justice.
Mention spéciale pour les dessins très précis de Limit ; les décors sont oppressants, l’ambiance est sombre, lourde. On sent ce climat oppressant. Le manga nous fait réfléchir sur nos comportements. On doit nécessairement coopérer avec l’autre. On doit nécessairement faire des compromis, se remettre en question régulièrement, s’intéresser à l’autre.
Les infos en plus
- Crédit image : couverture du tome 6 de Limit © SUENOBU Keiko / 2009 / Kôdansha
- Limit : éditions Pika
- Générique du podcast : Hands of the wind, de Manuel DELSOL
- Effets sonores : Zapsplat.com


