La fiche technique
- Nom : 零れる よるに (Koboreru Yoru ni)
- Autrice : ARUGA Rie
- Publication Japon : 2022, Kodansha (Kiss) 5 tomes en cours
- Publication France : 2025, Akata
Un abri pour Yoru et Tenjaku
On a parfois l’impression de vivre dans un monde différent de celui des autres. Dans Shelter of Love, ARUGA Rie nous ouvre la porte de l’un de ces mondes « différents ». Le quotidien de Yoru et Tenjaku est en effet bien différent de celui de nombreux jeunes pour qui tout va bien. Ils grandissent dans une famille aimante. Ils s’épanouissent, ont des rêves, des passions… Yoru et Tenjaku n’ont rien de cela. Ils n’ont que 10 ans, mais ont déjà vécu bien des traumatismes. La jeune Yoru est victime d’une mère violente, qui multiplie les brimades. Pour elle, Yoru n’aurait pas dû exister. Le jeune Tenjaku est lui aussi victime de violences. Son père le bat.
Un foyer pour sauver les enfants
Les deux jeunes sont sortis de leur foyer violent pour être placés dans un foyer pour enfants. Là, ils réapprennent à vivre et à faire confiance aux adultes. Mais rien n’est simple. La vie en communauté n’est pas toujours facile. Chaque enfant doit apprendre à « composer » avec des blessures encore vives. Heureusement, Yoru peut compter sur Tenjaku. Bien que fortement meurtri, le garçon a un caractère protecteur et intrépide. Il n’hésite pas à braver sa peur pour aider les autres (et particulièrement Yoru). La petite fille grandit avec Tenjaku, et espère qu’ils vivront toujours ensemble. Mais alors que la majorité arrive, le doute s’installe en elle. Tenjaku et elle seront bientôt séparés. Comment feront-ils ? Yoru est-elle la seule à s’inquiéter pour leur avenir ?
Comme les autres
La lecture de ce premier tome m’a parfois laissée sans voix. Comment les autres peuvent-ils être aussi cruels ? Car paradoxalement, le regard de la société est parfois très dur. Au lieu de compatir, certain.e.s estiment que les enfants élevés en foyer sont des délinquants. Résultat : on leur colle sur le dos toutes les mauvaises choses qui passent. Un vol en magasin, une agression… c’est forcément eux, étant donné qu’ils n’ont pas reçu « la bonne éducation ». Ces préjugés sont révoltants.
Lorsqu’elle était enfant, Yoru n’avait aucune gêne à dire qu’elle vivait en foyer. La gêne est venue avec les années. Yoru a remarqué que la réaction des gens changeait lorsqu’elle parlait de sa vie au foyer. Elle s’est mise à cacher « sa réalité ». Au lycée, personne ne sait qu’elle vit en foyer. Heureusement que Tenjaku est là. Lui seul parvient à apaiser les craintes de Yoru. Mais leur relation peut-elle continuer ainsi ? Alors que Tenjaku se tourne vers l’avenir, Yoru semble bloquée aux portes du foyer. Elle n’arrive pas à s’imaginer hors du monde qu’elle a toujours connu… un monde sans Tenjaku est-il possible ? Que faire pour rester auprès de son ami ?
Yoru/Tenjaku : une relation bancale ?
J’ai retrouvé avec plaisir la pudeur avec laquelle l’autrice traite de thématique extrêmement difficile. Perfect World nous présentait aussi un monde « différent ». Celui d’Ayukawa Itsuki, devenu tétraplégique suite à un accident de voiture. Mais attention : la différence n’est pas une anormalité. Car au fond, on est tous différents. Mais certaines personnes intolérantes s’obstinent à voir les différences comme des anomalies dont il faut se moquer, ou qu’il faut combattre. Aruga Rie nous montre au contraire que chacun de nous a une place sur cette terre.
Cette place, Tenjaku entend bien la saisir. Mais pour Yoru, c’est plus difficile. Hélas, c’est ici que je note quelques bémols. Tenjaku, Yoru et les autres enfants du foyer partent sur la même ligne de départ : chacun a subi des traumatismes. Ils sont effrayés, et c’est normal. La mangaka choisit cependant de mettre en avant la peur de Yoru. On peut le comprendre en se disant : c’est l’héroïne. Mais on pourrait tout aussi bien mettre en avant la peur de Tenjaku. On montre au contraire son héroïsme.
Cas pratique : il faut sauver Yoru (ou presque)
Cas pratique avec une scène du manga – on est pas sur une grosse révélation, vous pouvez continuer votre lecture tranquillement.
Tenjaku et Yoru ont 10 ans. Leur foyer est victime d’un incendie. Heureusement, les enfants sont dehors. Mais un objet cher au cœur de Yoru est resté dans le foyer. Alors que les adultes contiennent les enfants, Tenjaku se renverse un seau d’eau sur la tête, fonce dans le foyer en flamme et ressort… en sautant par la fenêtre, l’objet précieux en main.
Tu trouves ça normal ?
Moi, pas vraiment.
Il y a des limites au caractère intrépide de quelqu’un. Surtout qu’on parle ici d’un gamin de 10 ans. Ce problème est hélas vu dans de nombreux shôjo et aussi shônen. On rend les personnages masculins invincibles, quel que soit leur âge, et au mépris de toute crédibilité. C’est le problème de My Happy Marriage, ou d’Au début de la fin du monde.
En face, les personnages féminins paraissent faibles, et fades. J’aurais bien aimé voir Yoru sauter de l’immeuble en flammes ! Pourquoi donc faire porter à Tenjaku le poids de l’héroïsme? Car il s’agit bien des poids. C’est comme si on disait « on allez, t’es un garçon, tu peux assumer tout ça ». Il existe heureusement de bons exemples d’héroïnes, comme Fee et les autres personnages féminins de, de Run to Heaven.
Quel avenir pour Yoru et Tenjaku ?
Bien sûr, c’est normal d’avoir peur de l’avenir. Et on comprend encore plus les craintes de Yoru, au regard de son passé. Mais elle semble trop « fade » face à Tenjaku. J’aurais aimé plus d’équilibre dans leur relation. Elle aimerait que son ami s’appuie sur elle, mais n’inspire pas assez confiance…
Néanmoins, malgré ces réserves sur le personnage de Yoru, Shelter of Love commence bien. Il nous présente le combat des jeunes qui aspirent seulement à vivre comme tout le monde. A suivre dans le tome 2 avec, je l’espère, une héroïne qui s’affirmera davantage.
Les infos en plus
- Crédit image Koboreru Yoru ni © ARUGA Rie / Kodensha (2022)
- Shelter of Love : éditions Akata
- Générique du podcast : Hands of the wind, de Manuel DELSOL
- Effets sonores : Zapsplat.com


