Navillera, les origines

Navillera, c’est le webtoon à succès du scénariste Hun et du dessinateur Kim Ji Mi (JIMMY). En France, on pouvait lire la série sur feu Verytoon. La plateforme du groupe Delcourt a définitivement fermé le 31 juillet 2023. La série est désormais disponible sur Piccoma. On la retrouve aussi en physique, aux éditions KBOOKS (Delcourt).

Dans la rétro 2023 (épisode 41), je me demandais pourquoi on trouvait le titre sous le nom Navillera – like a butterfly, sur Piccoma. Réponse : Navillera signifie “comme le vol du papillon” ; c’est le mouvement de son envol, de son battement d’ailes. Un drama adapté du webtoon est sorti sur Netflix, scénarisé par Lee Eun Mi et réalisé par Han Dong Hwa.

Le scénario du drama est sensiblement différent de celui du webtoon. Le drama conserve la trame principale, mais change de nombreux points dans les scènes, les rôles de tel ou tel personnage. Cela rend les deux productions riches, et très intéressantes. Elles se complètent bien. J’en parlais justement dans la rétro 2023. J’aime beaucoup ces variations. Une même histoire peut donner lieu à plusieurs interprétations.

Navillera, l’histoire

A 70 ans, SHIM Deuk Chul va enfin vivre son rêve. Et tant pis pour le qu’en-dira-t-on. Il a toujours aimé le ballet, a toujours rêvé d’en faire. Ses enfants sont grands et ont eux-mêmes des enfants. Monsieur Shim coule des jours heureux avec son épouse, Jeon Woo. Des jours qui seraient encore plus étincelants en dansant. Pas question, pour le grand-père, de continuer de vivre avec des regrets. Il s’arme de courage et ose se présenter devant le studio de danse de monsieur Moon. L’accueil est interloqué. Tout est surprenant. Monsieur Shim doit expliquer et insister. Il ne vient pas pour son petit-fils, mais pour lui. Il veut devenir danseur de ballet.

LEE Chae Rock aussi poursuit un rêve : devenir danseur étoile. Mais pour le jeune homme de 23 ans, les galères succèdent aux déconvenues. Il cumule plusieurs jobs pour survivre. Il n’a plus que son père, et les relations avec les deux hommes sont compliquées. Lorsqu’il rencontre monsieur Shim, il est tout d’abord dubitatif, mais change vite d’avis. Qui est-il pour décider que la passion s’arrête passé un certain âge ? Pourquoi décider à la place d’un autre, et quel prétexte invoquer ? Pourquoi ne pas croire en l’autre, sous prétexte qu’il serait trop âgé ?

Parents et enfants

Lorsque les enfants sont petits, l’écart d’âge avec les parents est évident et se constate à tous les niveaux. Les enfants dépendent des parents ; ils le savent et ne se posent même pas la question. Mais quand les enfants deviennent adultes, fondent peut-être eux-mêmes leur famille, ou plutôt, élargissent la famille déjà existante, survient parfois un phénomène étrange. Certains enfants pensent que l’écart d’âge avec les parents s’est réduit. Ils estiment que les parents dépendent d’eux pour tout. Une dépendance qui leur interdirait toute prise de décision, ou alors, une prise de décision sous réserve que l’enfant donne son accord. C’est ce qui arrive à Sung San, le fils aîné de monsieur Shim.

70 ans de ballet

On a un premier aperçu de se basculement lorsqu’il apprend que son père veut faire du ballet. A sa décharge, toute la famille réagit comme lui : hors de question de laisser monsieur Shim faire du ballet. Il est trop vieux et risque de se blesser. Le ballet est un sport très exigeant, où le corps se contorsionne. Aucun médecin sensé n’autoriserait son patient ou sa patiente âgé.e à pratiquer un sport aussi dangereux, n’est-ce pas ?

A priori, les objections de la famille partent d’un bon sentiment. Les enfants voient leurs parents vieillir et s’inquiètent. Sung Sook, la petite sœur de Sung San suggère plutôt à son père de s’inscrire dans un club de randonnée. Voilà un sport parfait pour son âge. La mère s’enthousiasme, le fils aîné aussi. La randonnée, c’est un sport complet, qui travaille l’endurance et la respiration. Un sport noble, pratiqué par de nombreuses personnes âgées. Pas comme le ballet, qui exhibe le corps en caleçon moulant, qui tord les membres dans des postures inconvenantes.

Voilà les véritables arguments de la famille. Les petites filles refusent de « se taper la honte » à cause d’un grand-père en caleçon. Madame Shim est tout aussi épouvantée devant le « rêve honteux » de son mari. Même réaction de Sung San, qui prend à témoin le voisinage. Son père ne pense-t-il pas au qu’en-dira-t-on ? N’a-t-il pas honte d’évoquer ce rêve stupide devant ses enfants et petits enfants ? La sœur et la mère trouvent Sung San trop rude dans l’attaque, mais approuvent. Seul Sung Kwan, le fils cadet, se montre plus modéré. Ne faudrait-il pas entendre ce père qui, de toute sa vie,n’a jamais rien demandé ?

Les enfants qui pensent pour les parents

La vie de Shim Deuk Chul est faite de sacrifices, pour le bien de sa famille. Les Shim ne roulaient pas sur l’or. Deuk Chul a fait tout son possible pour préserver ses enfants du besoin. Il les a toujours poussés à vivre leurs rêves. Mais il faut croire que lui n’a pas le droit de vivre le sien.

Tu seras un bon fils aîné

Sung San, le fils aîné travaille dans une bonne entreprise et a tous les codes traditionnels de l’homme qui a réussi : la voiture, l’appartement… Sa très discrète femme est reléguée avec les tabliers et les casseroles. Sung San lit le journal, boit du café noir et rouspète. Mais c’est un bon fils ! Il refuse néanmoins de laisser la douceur égayer ses traits, et préfère se cacher pour pleurer. Il s’inquiète sincèrement pour son père. Sung San a une conscience aiguë de la responsabilité du fils aîné.

De très nombreuses cultures valorisent encore le « fils aîné ». C’est le supposé chef de famille n°2, le prolongement du père, l’héritier, l’élu, celui sur lequel reposent tous les espoirs de la famille… Les autres enfants peuvent bien dériver, le fils aîné reste droit et avance sur le chemin de la réussite. Le fils aîné reprend les autres enfants, trop agités ou indolents, leur rappelle les règles, pense pour les cadets et les futurs parents vieux. Fils aîné porte le poids de la famille et de la galaxie. Voilà ce que se répète Sung San.

Mais à voir la dévotion de ses parents, surtout de son père, on n’a pas l’impression qu’il a subi une pression parentale. Au contraire : Deuk Chul a toujours tout fait pour que ses enfants vivent leurs passions et progressent à leur rythme. D’où vient alors le caractère de Sung San ? Peut-être souffre-t-il du « syndrome du fils aîné ». Car Sung San justifie souvent ses prises de décision par son statut : il a une famille a gérer, une fille adulte, des responsabilités dans l’entreprise, etc. Il n’est pas comme le cadet, toujours pas marié, toujours sans enfants… comme s’il s’agissait de marqueurs de réussite sociale et d’identité.

Ne décide pas pour moi, je ne suis pas toi

Navillera nous parle aussi de ces manquements du quotidien. Les enfants n’observent pas assez leur père. A contrario, Deuk Chul connaît les habitudes de toute la famille. Très observateur, gentil et attentionné, et aide tout le monde avec naturel et détachement. Il me fait penser à Hajime, le héros du Petit monde de Machida.

Ses enfants croient bien faire en décidant à la place de leur père. Sung San envisage même de revivre avec les parents pour mieux les surveiller. L’idée est bien sûr très bonne. Les motivations de Sung San font néanmoins réfléchir. Ne devrait-il pas demander l’avis de ses parents ?

Certaines scènes du webtoon et du drama sont très évocatrices. Alors que la famille est réunie, le grand-père essaie d’exprimer ses sentiments, mais personne ne fait attention à lui. Ces scènes sont particulièrement douloureuses. Deuk Chul les comprend tous, mais personne ne le comprend. Personne ne fait l’effort de le comprendre. Les enfants, surtout, lui coupent la parole, parlent au-dessus de lui, l’infantilisent… Le doux visage de Deuk Chul se voile dans la tristesse. Ce grand-père chaleureux qui ne souhaite pourtant qu’une chose, très simple : vivre sa passion.

Navillera ou l’envol des deux papillons

La relation entre SHIM Deuk Chul et LEE Chae Rok est très touchante. Chae Rok a compris que la passion du grand-père n’a rien à envier à la sienne et traite son élève (monsieur Shim sera son élève) avec… et sévérité ! Un peu de respect envers ses aînés, enfin… Certes, dans l’école de danse, l’aîné, c’est Chae Rok. Très humble, monsieur Shim accepte volontiers sa position d’élève, et n’hésite pas à appeler Chae Rok « professeur »… pour la plus grande gêne de ce dernier !

Solitaire, rebelle parce qu’il ne semble rien avoir d’autre à donner, Chae Rok s’adoucit progressivement au contact du grand-père. Le jeune homme révèle ses failles. Il manque de confiance en lui. Sans attache, sans famille aimante, il n’a que le ballet. Monsieur Shim lui apprend à compter les petits bienfaits de quotidien, à se reposer sur les autres, à s’ouvrir, pour mieux apprécier ses qualités. Chae Rok s’habitue vite à la compagnie du grand-père. Il entre dans sa famille, et s’y plaît. Madame Shim l’aime comme son petit-fils. Tout le monde semble l’apprécier, même si Sung San feint le contraire.

La famille le reconnaît : heureusement que Chae Rok est là. Sa rencontre avec le généreux grand-père est un grand bienfait. Car à son contact, Deuk Chul s’épanouit. Il avait enfoui sa passion toute sa vie. Mais alors qu’il voit ses amis mourir, il réalise que lui a encore la chance d’être en vie. N’est-il pas temps d’écouter la voix de ce jeune garçon qui voulait faire du ballet ?

Vie de famille

A mesure que les années passent, les enfants grandissent, les parents vieillissent. Il est tout naturel que les enfants prennent soin de leurs parents. C’est justement ce que veut faire Sung San. On l’a dit : il a une haute conscience de sa responsabilité de fils aîné et de grand frère. L’intention est louable, mais personne ne lui demande d’agir seul. Au contraire, c’est en partageant la charge, qu’on parvient, non seulement à la transporter, mais surtout à la transporter sur une distance plus longue. Bien sûr, par « charges », il faut entendre toutes les dépenses matérielles pour assurer le quotidien. Les parents l’ont fait lorsque les enfants étaient jeunes. Les enfants devenus adultes le font pour leurs parents vieillissants.

Sung San reconnaît sa chance. Il a grandi dans une famille aimante et peut compter sur elle. Car les jours heureux perdent parfois de leur éclat devant un futur qui effraie.

Le temps qui passe

Navillera parle aussi du temps qui passe, du temps qui ne sera bientôt plus. Jeune, on pense que les parents sont immortels. Immortels, surpuissants, on les imagine toujours actifs. Ce raisonnement reste un peu, même quand on grandit. On pense que les parents seront toujours là, à nous soutenir, à recueillir nos peines, à nous encourager… Et les parents ont aussi besoin des enfants. Les enfants devenus grands ont les épaules assez larges pour porter le poids familial.

Navillera nous parle de ces doutes, seul, ou en famille, de ces hésitations à dire ce qu’on sait ou ce qu’on croit savoir. Il montre aussi les formidables remises en question. Les enfants comprennent que la passion de leur père n’est pas une passade. Ils ont peut-être honte de n’avoir pas perçu la passion de leur père, de n’avoir pas su recueillir ses confidences, de l’avoir jugé. C’est comme s’ils étaient passés à côté d’une partie importante de sa vie. Pourquoi ne pourraient-ils pas soutenir leur père dans sa nouvelle vie ? Un soutien qui ne leur demande rien du tout, et qui n’est pas du tout un sacrifice.

Au fond, c’est bien le ballet qui réunit toute la famille Shim. Chae Rok aussi profite de ces retrouvailles. Le jeune homme qui errait solitaire trouve une nouvelle famille, un point d’ancrage.

Les infos en plus

Crédit image : © KIM Ji Min/JIMMY – 2016

Navillera, aux éditions Delcourt (KBOOKS) et sur Piccoma

Générique du podcast : Hands of the wind, de Manuel DELSOL

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