La haine en héritage
Deux Etats voisins, le pays A et le pays B, se vouent une haine depuis de longues années. Cette brouille dure depuis si longtemps que les deux pays ne savent même plus pourquoi ils se haïssent. Une feuille du pays A transportée malencontreusement par un vent facétieux vers le pays B provoque l’ire de ce dernier. Le voici qui apprête son armée, aiguise ses épées, prépare ses chambres de torture… Il faut découper cette feuille rebelle et tous les habitants du pays duquel elle provient. Un intrépide caillou du pays B qui ose rouler jusqu’au pays A entraîne dans sa chute tous ses compatriotes cailloux… et aussi les humains. Voici le roi du pays et ceux qui veulent bien le suivre, tous armés de pics et de pioches, les armes brandies pour châtier comme il se doit les horribles monstres du pays A…
Le choix de la (vraie) sagesse
Ces rivalités dramatiques pour les peuples n’amusent personne, à commencer par le Créateur de l’univers : Dieu. Il décide d’éduquer les souverains des deux pays, seuls responsables de cette guerre sans fin. Ils devront s’allier de la plus douce manière qui soit : par les liens du mariage. Charge à eux de présenter, ici, l’épouse la plus raffinée, là, l’époux le plus intelligent. Le pays A doit ainsi présenter la plus belle femme du pays, tandis que le pays B doit présenter l’homme le plus érudit du pays.
Bon, disons-le tout de suite. Si vraiment Dieu avait été dans cette histoire, il aurait fait une alliance bien équilibrée. Pourquoi ne demander que la beauté pour la femme ? Il lui faut une tête bien faite pour travailler sérieusement, être responsable en tout. Bref : il lui faut aussi être intelligente, comme son mari, eh oui.
Arnaque sur les noces
Revenons à notre récit. Les souverains vont-ils enfin lâcher les armes et se serrer la main ? Vont-ils rechercher ces jeunes gens qui symboliseront l’alliance de paix ? Pas du tout ! Ils prennent des animaux. Le roi du pays A envoie une chatte au pays B. Et le roi du pays B envoie un chien au pays A. Or, il y avait bien des jeunes gens sélectionnés pour former le couple de l’unité. Sarah, princesse du pays A, et Naranbayar, jeune érudit du pays B.
De quiproquos en quiproquos, les deux jeunes gens finissent par se rencontrer, mais sans savoir qui est qui. Naranbayar et Sarah regrettent le mur qui sépare leur deux pays. Ils ont bien compris que si leurs Etats ne s’allient pas, ils risquent vraiment de foncer… dans le mur. D’un côté, le pays B est économiquement en retard. Il n’a pas les nouvelles technologies du pays A et ne parvient pas à se développer. Mais ses terres regorgent d’eau. De l’autre côté, le pays A semble en meilleure posture. Ce n’est qu’une apparence. Car si le pays A semble concentrer les richesses, il manque d’eau. Pas d’eau, pas de vie. Dans le pays A, le breuvage le plus courant est l’alcool. Quelle bonne blague. En fait, les deux pays doivent nécessairement coopérer. Sarah et Naranbayar l’ont bien compris, mais comment le faire comprendre aux souverains de leurs Etats respectifs ?
Les Noces de l’Or et de l’Eau : la fiche technique
- Titre d’origine : 金の国水の国 (Kin no Kuni Mizu no Kuni) / pays de l’or, pays de l’eau
- Titre français : Les Noces de l’Or et de l’Eau
- Autrice : IWAMOTO Nao
- Publication japonaise : 2014, Shôgakukan
- Publication française : 2024, Akata
Au-delà des apparences
Le grand point fort des Noces de l’Or et de l’Eau est et qu’il révèle toute la stupidité de dirigeants qui pensent, pourtant, incarner la sagesse. La sagesse ici vient du peuple, et d’autres esprits bien éclairés, à l’image des deux protagonistes. La mangaka nous montre le danger de s’enfermer dans ses préjugés. Comment comprendre l’autre si l’on en a déjà une terrible image ?
Sarah le vivra lorsqu’elle se rendra dans le pays B (le pays de son fiancé). On la raille, on doute qu’elle soit véritablement princesse, et belle, comme si la beauté se logeait quelque part dans le tour de taille (car Sarah est potelée). La princesse reste digne. Elle n’en est pas moins affectée par ce qu’elle vient de vivre. Naranbayar, lui, est intelligent, mais pauvre. Encore une anomalie pour les riches du pays A (le pays de Sarah) qui ne lui accordent aucun crédit. Lui aussi devra batailler pour se faire entendre.
La belle relation qui se tisse entre Sarah et Naranbayar est touchante. Elle se base sur le respect. Contrairement aux souverains de leurs pays respectifs, Sarah et Naranbayar n’ont pas d’idées préconçues sur le pays voisin mais veulent plutôt le connaître. Leur position est ouverte, et c’est justement de qu’il faut pour voir de qui ne va pas, et agir à temps. L’orgueil et la haine de leurs souverains risquent de mener les deux nations à leur ruine.
Les noces de la paix
La haine transportée au sommet de l’Etat rend tout dialogue impossible. On pense protéger « son peuple » en haïssant l’autre mais on pourrit la vie de tous. A travers ce conflit politique entre le pays A et le pays B, les Noces de l’Or et de l’Eau nous parle de racisme, de discrimination, d’inégalités sociales. Il nous parle aussi de résilience, de courage, d’espérance, de combativité… Car l’orgueil et la haute opinion de soi-même, sont de terribles poisons qui contaminent bien des hommes, et des femmes.
(Petite) glissade ?
Notions toutefois quelques petits arrangements discutables. Pourquoi demander la plus belle fille du royaume, et le garçon le plus intelligent ? L’on objectera que « c’était dans l’air du temps ». La belle affaire. L’on pourra aussi y voir un moyen malin de montrer l’importance de regarder au-delà des apparences. Pour gouverner bien, il faut une femme et un homme véritablement sages… Autre petit arrangement : les noms des pays. Puisqu’il s’agit d’une fiction, pourquoi n’avoir pas donné de véritables noms aux pays. Là aussi, on pourra objecter que l’important n’est pas tant le nom que le ridicule dramatique du conflit entre les deux nations… Soit.
Un manga lumineux
Les Noces de l’Or et de l’Eau est un manga rafraichissant, lumineux. Un conte qui parvient à explorer des thématiques difficiles tout en gardant une fenêtre ouverte sur des lendemains heureux. Une jolie lecture.
Les infos en plus
- Crédit image Kin no Kuni Mizu no Kuni © IWAMOTO Nao / Shôgakukan (2014)
- Les Noces de l’Or et de l’Eau : éditions Akata
- Générique du podcast : Hands of the wind, de Manuel DELSOL
- Effets sonores : Zapsplat.com


