Chronique chic choc dans l’ambiance manga tourniquet et découverte de deux mangas : Ashes et Céüs !
Ashes
La fiche technique
- Nom du manga : Ashes (cendres, en français)
- Autrice : Stéphanie Le Chevalier
- Maison d’édition : Ankama
- Date de sortie : mai 2025 (tome 1)
L’histoire
L’usine de Beaufort a explosé il y a 17 ans. Et depuis 17 ans, les cendres tombent sur la ville. Voilà la cause des maladies chroniques, et des morts qui, chaque année, sont un peu plus nombreuses. Pour lutter contre cette fatalité, les habitants comptent sur les ramoneurs de la ville. Ben est l’un d’entre eux. Il vient de terminer sa formation de ramoneur. Enfin, il va prendre son service après de Monie, seule ramoneuse de l’équipe, et de ses autres collègues. Mais pour être reconnu, il devra tout d’abord affronter un adversaire inattendu… son père.
D’autres épreuves attendent le jeune apprenti. Un énorme monstre de cendres surgit dans la ville. Ben s’en sort de peu, mais fait une terrible découverte : il existe, non pas un, mais des monstres de cendres. Ils sévissent sur d’autres territoires. Ignorant les avertissements de son père, Ben court enquêter sur les monstres de cendres. Il pourra compter sur l’aide de son amie Monie, et aussi sur Orin, ramoneur confirmé, qui fait ici office de deuxième figure paternelle. Nouvelle découverte, nouveau drame : le monde de Ashes se découpe en territoires coincés dans la misère, ou, au contraire, noyés dans le luxe. Au-dessus de ce monde règne un homme bien décidé à maintenir ce chaos.
Ashes, la belle découverte
Belle découverte ! J’ai été interpellée par le pitch du manga : les ramoneurs. Voilà un métier dont on parle assez peu. Le contexte m’a également interpellée. On peut voir là des échos avec des périodes de revendications sociales passées, et présentes. Le manga semble nous parler de ces temps post-industriels. De nombreuses villes et territoires ont souffert, et souffrent encore, de la désindustrialisation. Quand les usines, qui ont fait vivre des familles sur plusieurs générations, ferment ou délocalisent, c’est toute une région qui se voit menacée de disparition…
Propagande
Certains slogans repris par le pouvoir autoritaire qui domine les différentes sections semblent tout droit sortis des affiches de propagande de Pétain, qui instaura le régime autoritaire de Vichy, après la capitulation de la France devant l’Allemagne… C’est Pétain qui demande l’armistice aux forces allemandes nazies. Il sera signé le 22 juin 1940. L’homme instaure un culte de la personnalité. On salue le prétendu « héros de Verdun », qui a certes participé à la bataille, mais n’est pas « le » héros.
Pourtant, avec quelque habile procédé, il tourne l’histoire de son côté, profite de sa popularité pour endosser l’armure du héros. Il entend représenter le symbole d’une gloire d’antan, d’une stabilité que l’on voudrait retrouver. Et pactise avec les nazis. Les affiches de propagande sur lesquelles s’inscrit la devise de Vichy « Travail, Famille, Patrie », sont censées parler à tous ces Français qui travaillent dur, élèvent leur famille, sont attachés aux nobles traditions. La propagande rentre ici dans l’intimité de chaque foyer et veut parler au coeur.
Dans le manga Ashes, l’affiche « Union, Ordre, Travail… » présente une « honnête » famille : le père, en vêtement de travail, souriant, entoure de ses bras l’épouse, qui elle-même tient le nourrisson, devant, l’ainé qui nous regarde, sourire fier. Ils sont heureux, car ils travaillent pour l’avenir (c’est aussi écrit sur l’affiche). Une autre affiche de propagande prétend que « le bonheur est entre tes mains »… pour peu que l’Union, l’Ordre et le Travail au service du pouvoir autoritaire restent les principes de vie.
Vivement le tome 2
Ce premier tome nous révèle beaucoup de choses ! Le dessin est plutôt sympa. Mention spéciale aux décors très détaillés ; on s’y croirait. On sent vraiment l’ambiance suffocante. Le noir et blanc met plus en valeur le trait de la mangaka que la couleur ; en couleur, il y a un côté un peu plus « lourd ». Mais, trêve de bavardages : vivement le tome 2.
Céüs !
La fiche technique
- Nom du manga : Céüs !
- Peterson Céüs, Carlos Moreno (scénario) ; Carlos Moreno (story board), Wakaiki (dessins)
- Maison d’édition : VEGA
- Date de sortie : mai 2025 (tome 1)
Découverte de GR
« Suis-je bizarre ? » C’est la question que se pose Peterson. Son grand frère vient une nouvelle fois de se moquer de lui : la danse, c’est pour les filles. Or, Peterson s’entraîne dans le club de sa tante… Est-il pour autant une fille ? Non. La danse est-elle réservée aux filles ? Non. Est-ce bizarre que Peterson aime danser ? Non. Pourtant, à entendre les moqueries de son grand frère, et celles des autres, il y a quelque chose d’anormal. Heureusement, le jeune héros peut compter sur sa mère, son premier soutien.
Un soir, alors qu’il erre sur YouTube, Peterson tombe sur une vidéo qui fait bondir son coeur. Le garçon vient de découvrir… la gymnastique rythmique (GR). Cette découverte bouleversera sa vie. Tout à sa joie, il court partager sa nouvelle passion avec sa mère. Son enthousiasme arrive à la convaincre de l’inscrire dans un club de gymnastique rythmique. C’est là que la mère rencontre les premières hostilités. Un garçon, dans un club de gymnastique rythmique ? Elle ne se laisse pourtant pas déstabiliser par le mauvais accueil, et défend son fils. Peterson éblouit ses coachs et gagne sa place dans le club. C’est le début du rêve… ou du combat pour réaliser ses rêves.
Discrimination
C’est en regardant le documentaire du journaliste Olivier DELACROIX « ils font bouger les lignes » (hélas indisponible aujourd’hui) que j’ai découvert l’histoire de Peterson Ceus. Le manga, autobiographique, revient sur son parcours, et son combat.
Car aujourd’hui, impossible pour un homme de faire de la gymnastique rythmique à haut niveau (compétitions nationales et internationales). Les niveaux pro restent réservés aux femmes. Les hommes peuvent concourir pour les sélections au niveau amateur et des compétitions, mais non homologuées par la Fédération Internationale de Gymnastique. L’Espagne a développé des compétitions nationales, mais pas encore de compétition internationale (Peterson Ceus a d’ailleurs décroché plusieurs titres en Espagne).
Cette absence de reconnaissance a des conséquences bien réelles : pas de subventions, d’aménagement du temps de travail, d’argent, de reconnaissance aux JO. Impossible pour les hommes de vivre de leur passion.
Pas d’arguments
Pour exclure les hommes, les instances officielles (fédérations nationales et internationales, comités olympiques…) présentent plusieurs arguments, compilées par l’association de défense de l’égalité en gymnastique rythmique, fondée par Peterson :
- Il n’y a pas assez de garçons/d’hommes dans les clubs.
- En général, ce sont les sportives qui sont discriminées. Discriminer les sportifs en GR est une manière de promouvoir les femmes.
- Chaque instance se renvoie la balle. Personne ne veut trancher.
Le jeune athlète a également saisi le Conseil d’État en 2021, pour dénoncer la discrimination subie par les hommes. L’instance d’État le déboute, mais l’athlète, également doctorant, continue le combat. Il ne se bat plus pour son avenir professionnel (il sait que son âge joue contre lui) mais pour les plus jeunes. Comme les filles, les garçons doivent pouvoir rêver d’une carrière pro en GR.
Gymnastique rythmique pour tous et toutes
Pour Peterson, cette discrimination des garçons discrimine aussi les filles. Car c’est comme si l’on interdisait aux garçons d’avoir des modèles féminins, d’admirer des sportives, d’être inspirés par elles. Son combat touche aux représentations. Aujourd’hui, on imagine encore un certain corps pour pratiquer la gymnastique rythmique : un corps de jeune fille blanche et svelte. On est très loin du sport inclusif.
2024, JO de Paris. Pour la première fois, des athlètes masculins ont participé aux épreuves de natation artistique (anciennement natation synchronisée). Avec la GR, le sport restait la seule discipline olympique réservée aux femmes. La GR reste donc le seul sport olympique excluant les hommes. Malgré les alertes de Peterson et son collectif, le comité olympique maintient sa position.
Le combat continue
D’un côté, les instances officielles prétendent défendre les femmes, mais de l’autre, elles maintiennent des pratiques sexistes et les sanctionnent quand ces dernières les dénoncent. Exemple avec les tenues de sport. Shorts bien courts, tenues moulantes, échancrées… En GR, les justaucorps doivent être moulants et échancrés. Un simple souci d’esthétisme, prétend-on. Esthétisme, ou voyeurisme et sexisme ?
Depuis le début de l’année, la Fédération française de GR permet aux sportives de passer un short par-dessus leur justaucorps. Mais la révolution s’arrête devant les portes des instances internationales. Les athlètes peuvent même écoper une amende si elles ne se plient pas au règlement… En 2021 aux JO de Tokyo, plusieurs sportives ont osé dire non. Les gymnastes allemandes, par exemple, ont opté pour la combinaison longue, bien plus élégante, que le justaucorps serré et échancré.
Céüs ! la belle découverte
Comme pour Ashes, ce premier tome de Céüs ! est une très bonne surprise ! C’est enjoué, dynamique et très positif. Le jeune Peterson est très attachant ; sa relation avec sa mère est touchante. Le dessin est sympa, malgré des yeux peut-être un peu trop gros, au début… comme pour Ashes, le noir et blanc met plus en valeur le trait de Wakaiki. Mais là encore, on ne dit qu’une chose : vivement le tome 2 !
Pour aller plus loin
- Le site officiel de Peterson Ceus
- L’association de défense de l’égalité en gymnastique rythmique (GR ADE)
Les infos en plus
- Crédit image Ashes © LE CHEVALIER / Ankama (2025) ; Céüs ! © CEUS, MORENO, WAKAIKI / Vega (2025)
- Ashes : éditions Ankama
- Céüs ! : éditions Vega
- Générique du podcast : Hands of the wind, de Manuel DELSOL
- Effets sonores : Zapsplat.com


