Série en cours (3 tomes), Numéro invalide est une autobiographie de Lost Memory, publiée chez Akata. Le manga est aussi disponible sur Mangas IO.
Numéro invalide, l’histoire
Coralie est une lycéenne de 15 ans. Une camarade de classe lui demande un dépannage, elle a ses règles : Coralie n’a rien, car elle n’a jamais eu ses règles. Vague d’inquiétude chez les filles. Coralie devrait aussi s’inquiéter. L’adolescente se confie à sa mère, qui la rassure. Il arrive que les règles surviennent tardivement. Mais elles iront voir un médecin. Pour s’assurer que tout va bien.
Selon le médecin, « il s’agit très certainement d’un syndrome de Rokitansky-Küster-Hauser. Il se caractérise par une absence totale ou partielle de vagin et/ou d’utérus. » Et le médecin, avec un certain détachement, conseille à Coralie et sa mère de consulter un spécialiste, pour savoir si une intervention chirurgicale sera nécessaire ou non… Commence, ici, pour la jeune fille, un long et douloureux parcours médical. La faute à des médecins qui sont loin d’appliquer les principes propres à leur métier : empathie, maîtrise de soi, respect, douceur, humilité… au contraire, ils n’auront de cesse d’abuser de leur autorité sur Coralie.
Numéro invalide : une histoire vraie
Chaque tome de Numéro invalide est comme un coup de poignard. Certains peinent à croire que Numéro invalide raconte une histoire vraie. Dans son manga et dans l’interview accordée 30 ans de manga français, Lost Memory revient justement sur cette grande difficulté à parler et à être crue. Pourtant, tout ce qu’elle écrit est vrai. Les soignants bienveillants qui interviennent dans son manga et les preuves matérielles apparaissant dans Numéro invalide sont là pour le démontrer.
Violences dans le secteur médical : quels chiffres ?
Il n’est pas facile de trouver des chiffres sur les violences subies par les patients. En septembre 2025, l’Observatoire national des violences en santé (ONVS), publie son rapport annuel, basé sur les données récoltées en 2023-2024. L’ONVS constate une hausse des signalements d’atteintes aux personnes et aux biens (+6,7 % : 86% en 2023, 88 % en 2024). Le reste des atteintes concerne les biens (5 % en 2023 et 2024) et les biens et personnes (9 % en 2023, 7 % en 2024).
En 2024, 72 % des auteurs de violences sont des patients ; 16 % sont des accompagnants ou des membres de la famille. 3 % sont des professionnels de santé. Les autres auteurs de violences ont des profils divers : agents de sécurité, agents administratifs, prestataires extérieurs…
Les auteurs de l’étude soulignent néanmoins de possibles biais ; certains signalements peuvent être « surreprésentés », notamment les atteintes aux personnes. Selon eux, les professionnels de santé (ils n’évoquent que leurs cas) sont plus enclins à signaler une atteinte personnelle. Les dégradations de biens pourraient être plus nombreuses que celles réellement signalées.
Il ne faudrait cependant pas conclure que les 3 % de signalements concernant les professionnels de santé signifient qu’ils ne sont effectivement que 3 % à avoir eu un comportement violent. Et bien entendu, toute violence est inadmissible, qu’elle vienne des professionnels de santé, des patients, de n’importe qui.
Concernant les signalements relatifs aux professionnels de santé violents, l’étude reconnaît que l’ONVS n’est peut-être pas identifiée comme la plateforme de référence pour signaler ce genre de dérive : «le faible nombre de signalements faisant apparaître les professionnels de santé comme auteurs de violence peut renvoyer au fait que l’ONVS n’est pas ou peu identifié comme une plateforme permettant de déclarer les violences commises par les professionnels de santé. » (p26)
Numéro invalide, Médecin, lève-toi : l’urgence de témoigner
Dans un article mis à jour en 2020, la Prévention médicale pose la question : comment détecter les médecins incompétents et prendre des mesures correctives hors contexte de plainte ?
En 2018, un autre article, publié sur le Quotidien du médecin, reprenait le cri d’alerte du médecin généraliste à la retraite Philippe Baudon, auteur du livre Médecin, lève-toi ! ; les patients d’aujourd’hui doivent-ils accepter l’inacceptable ? Le médecin s’interroge : « Comment se fait-il que ce qui fasse le plus défaut en médecine aujourd’hui soit l’humanité, la bienveillance et l’écoute ? En un mot l’empathie. »
Comme le manga Numéro Invalide, son livre est aussi un témoignage. Philippe Baudon a vu le drame subi par son épouse, décédée d’une tumeur cérébrale. Un drame moins dû à la maladie en elle-même qu’au traitement reçu par son épouse, hospitalisée dans un grand hôpital parisien. Grave manque d’empathie, comportements « arrogants » « méprisants » « toxiques ». Le médecin constate que pour certains praticiens, des patients hospitalisés en cancérologie perdent leur qualité « d’être humain ». Le serment d’Hippocrate rappelle pourtant le devoir d’empathie. Certes, ce serment n’a pas de valeur juridique, mais est considéré « comme l’un des textes fondateurs de la déontologie médicale ».
Dans Numéro invalide, Lost Memory lance la même alerte. Loin de la rassurer et de prendre le temps de lui expliquer ce qui se passait, les soignants qu’elle a rencontrés se montraient vite agacés, autoritaires, ne supportant pas la moindre question. Des comportements loin de ceux attendus d’un professionnel de santé.
Quelles qualités doit-on avoir et développer pour travailler dans le secteur médical ?
Sans surprise, les qualités faisant référence à la douceur, la bienveillance sont prédominantes. Empathie, respect, écoute, bienveillance, bienveillance, gestion des émotions, maîtrise de soi, calme, sens de l’observation, adaptation, organisation… pour mieux soigner le patient, lui délivrer des informations compréhensibles, en prenant en compte son état physique et émotionnel.
Ces qualités sont aussi essentielles pour travailler avec les autres soignants. Une bonne cohésion du groupe est indispensable, surtout à l’heure où le secteur des soins est en crise depuis bien trop d’années.
Un système de soins malade
Les difficiles conditions d’exercices des professionnels de santé sont parfois mises en avant pour expliquer les violences envers les patients. Bien sûr, impossible de justifier les violences par cet argument. Il convient de prendre les deux sujets séparément.
Les scandales dans les EPHAD ont mis en lumière l’extrême précarité de certains établissements, avec des conditions de vie indignes pour les personnes âgées, et des conditions de travail intenables pour les soignants (en sous-effectif).
Bien entendu, la pression constante et la dégradation de leurs conditions de travail jouent sur la santé même des soignants. Les praticiens, en sous-effectif chronique, sont constamment stressés, sous pression, lessivés par un système qui peine à les entendre. Les médecins étrangers sont dans une situation plus précaire encore, avec un manque de reconnaissance flagrant, bien qu’ils effectuent le même travail que leurs homologues français. Le médecin n’est pas un robot. Le patient n’est pas une chose. On ne parle pas encore assez de cette relation soignant-patient qui devrait avoir le temps de se construire.
Entendre la voix de toutes et tous
Le manga Numéro invalide présente des médecins et soignants arrogants, au fort sentiment de supériorité, qui n’écoutent pas leurs patients. Ils jargonnent leur jargon de médecins, et se retranchent derrière leurs convictions pour affirmer que Coralie a choisi tout ce qui lui arrivait. En réalité, elle a subi tout ce que le corps médical lui a imposé. Ses douleurs physiques et psychologiques ont été ignorées.
C’est un fait qui, encore aujourd’hui, touche de nombreuses patientes : le monde médical sous-estime systématiquement la douleur des femmes. On entend encore trop souvent « c’est dans votre tête, Madame ». C’est que ce que les médecins diront à Coralie. Diagnostic qui culpabilise la patiente, qui ressent bien une douleur, mais qui doit se persuader que c’est « dans sa tête ». Et si elle persiste à vouloir être écoutée,soignée, allez, soyeux audacieuses, certains médecins vont les qualifier d’instables émotionnellement… c’est également ce que détaille Lost Memory dans son manga Numéro invalide.
Considérer la douleur des femmes
Cette sous-évaluation de la douleur des femmes est principalement due aux stéréotypes de genre. On a appris (et on apprend encore ?) aux garçons à ne pas exprimer leurs émotions. « Sois fort, mon fils ; ne pleure pas, tu es un garçon ». Donc, lorsqu’ils expriment une douleur, c’est forcément très grave. A l’inverse, les filles sont incitées à exprimer leurs émotions, voire même, parfois, à les surexprimer. Au fond, il est naturel d’exprimer ses émotions ; si on éduquait les garçons et les filles à le faire, ça irait mieux.
Mais le résultat de ce décalage, c’est que le milieu médical ne considère pas assez tôt, assez vite, la douleur des femmes. Et les femmes ont elles-même ont tendance à supporter davantage la douleur en se disant que ça va passer.
Autre problème : les exemples retenus pour identifier la douleur sont encore trop souvent pris sur des hommes. Or, les récepteurs de la douleur peuvent s’activer différemment chez les femmes et chez les hommes. De plus, face à une pathologie donnée, les femmes peuvent manifester des symptômes différents de ceux des hommes. Il est urgent de prendre en compte la douleur de toutes, de tous, d’entendre la parole de patients, comme le rappelle Numéro invalide.
Médecin/patient : comment rétablir le dialogue ?
Aujourd’hui, la mangaka Lost Memory se déplace en fauteuil roulant. Elle va mieux, mais alerte : il est urgent d’agir. Comment établir le dialogue entre le/la médecin et le patient, la patiente ? Comment agir en amont, et lutter contre toutes les formes de violence ?
En 2019, le Conseil national de l’Ordre des médecins a proposé un webzine intitulé : « l’empathie au service de la relation médecin-patient »
La vidéo commence avec ce constat : avant, le médecin était celui qui détenait le savoir, et le patient, celui qui exécutait ce que le médecin lui disait. Mais aujourd’hui, on n’est plus dans cette relation : la pratique médicale s’est complexifiée. De son côté, le/la patient.e a de plus en plus de connaissances, notamment grâce à internet (bon, parfois, il ne faut pas trop aller fouiller…). Or, on constate que la technicité de la pratique médical laisse parfois l’humain dernière.
Le patient, la patiente, est vu comme une pathologie, pour laquelle on doit apporter des soins précis. C’est justement ce problème que soulevait le docteur Tokushige, le 19e spécialiste. Pourtant, un.e patient.e n’est pas un œil douloureux, un genou gonflé ou un estomac douloureux. C’est une personne qu’il convient d’écouter avec respect ; une personne qui doit être soignée « en intégralité ».
Pour une bonne relation médecin/patient.e
Plusieurs pistes peuvent être proposées pour améliorer la relation médecin-patient :
- Réaménager les salles de consultation : un peu de couleurs chatoyantes sur les murs contribue à créer une ambiance chaleureuse.
- Sourire : même si le/la patient.e n’est visiblement pas d’humeur à sourire, le/la professionnel.le de santé devrait le faire.
- Ecouter : avant d’expliquer, mieux vaut écouter le/la patient.e. Ça contribue aussi à mettre la personne à l’aise. Elle sent qu’on a du temps pour elle.
- Utiliser des objets, des dessins, schémas, pour expliquer : il ne s’agit pas du tout d’infantiliser les patients, au contraire ! On rend le complexe plus digeste.
- Question : le/la patient.e a-t-il des questions ? C’est une autre manière de les rendre actifs. Le parcours de soins est un parcours d’équipe.
- Demander de l’aide : les médecins peuvent se former pour mieux parler avec leurs patients.
Empathie, empathie, et encore empathie. Voilà une qualité que nous devrions tous et toutes avoir, pour en finir avec les violences envers les patients, envers les soignants. Plus d’empathie pour de meilleurs relations entre patients et médecins. Plus d’empathie pour des effets biens réels, et positifs, bien sur, dans la vie des patients, et des soignants.
Les infos en plus
- Crédit image : Numéro invalide © Lost Memory / Akata (2025)
- Effets sonores/musiques : Zapsplat.com ; SyncMusicTracks (Spring, Echoes, Light, Portrait) ; Audio Hero (The handsome prince) ; Angela Paulson (Floating)
Pour aller plus loin : les sources
- Rapport de l’Observatoire national des violences en santé.
- Article La prévention médicale 17 juin 2020 (mise à jour) : “Comment détecter les médecins incompétents et prendre des mesures correctives hors contexte de plainte ?“
- Conseil national de l’Ordre des médecins : serment d’Hippocrate
- Article Les Echos 12 février 2025 : “Les médecins diplômés à l’étranger dénoncent les modalités du concours permettant de les régulariser“
- Article Le quotidien du médecin, 17 novembre 2018 : “Médecins «toxiques», manque d’empathie… un généraliste exhorte ses confrères à réagir“
- Article + podcast France culture : “Prendre au sérieux la douleur des femmes“


