Confinement

Quitte à choisir, KOMORI Kentaro a pris l’option « confinement ». Le confinement, ça vous rappelle des souvenirs ? Ça a l’air de remonter au siècle précédent, et pourtant, c’était il n’y a même pas 5 ans. Le monde mis sous cloche, avec des frontières plaquées sur le visage, des sourires et des angoisses dissimulés sous les masques. Le monde se confine et découvre les gestes barrières (gestes toujours utiles pour se protéger et protéger les autres…). Kentaro applique le principe de précaution au pied de la lettre. Il ne sort plus de chez lui.

Il y a encore quelque temps, il était commercial pour la sous-filiale d’un grand groupe. Mais quand le gouvernement japonais a décrété l’état d’urgence, Kentaro s’est retrouvé au chômage technique. Son entreprise a cherché des volontaires à licencier. Kentaro a dit « oui » pour une rupture conventionnelle. Il ne joue pas les employés modèles. C’est une question de survie. Ce départ, il le prépare depuis 10 ans.

Neeting Life

Bienvenue donc dans le palace de Kentaro, un petit appartement transformé en résidence de luxe. Un luxe pratique, que Kentaro trouve dans toutes les installations qu’il a bricolées pour vivre « tout confort » sans sortir le bout d’un orteil. L’homme ne veut plus croiser un humain autrement que sur son ordinateur. Il revendique son mode de vie, qu’il ’élève au rang d’art de vivre à la « neeting life ».

Sortir les poubelles, faire les courses, la vaisselle, uriner… toutes ces activités ne sont plus qu’un mauvais souvenir, pour Kentaro. Grâce à Internet, il se fait livrer toute sa nourriture. Un astucieux système lui permet de réceptionner ses précieux colis sans contact. Pour ses besoins, notre héros a pensé à l’urinal (récipient en verre ou en plastique dans lequel une personne alitée peut uriner ; à noter qu’un bassin de lit peut recueillir urines et excréments). C’est la belle vie. Mais cette belle vie s’arrête brusquement un jour où SUMIKA Iori a l’idée saugrenue de louer l’appartement d’à côté.

Neeting life, les origines

Neeting life est un manga de TSUTSUI Tetsuya. La série, terminée en 2 tomes, est sortie en 2021 au Japon, chez la Shueisha (prépublié dans YanJan!). En France, Neeting life est bien entendu édité par Ki-oon, avec un premier tome sorti le 5 septembre. Celles et ceux qui connaissent Tsutsui Tetsuya savent qu’il entretient une longue histoire avec les éditions Ki-oon… En effet, c’est la maison d’édition qui a repéré l’auteur.

Retour en 2002 : Tsutsui publie ses œuvres sur son site Internet. Il est repéré par Ahmed AGNE et Cécile POURNIN, les deux fondateurs de Ki oon. C’est le coup de cœur et le début d’une belle histoire. Le one-shot Duds Hunt sort d’abord en France, avant de taper dans l’oeil de l’éditeur japonais Square Enix. La carrière de Tsutsui est lancée et la belle histoire avec Ki-oon continue aujourd’hui encore.

Avec Neeting life, vous vous attendiez peut-être à une comédie légère sur l’art de vivre confiné. Mais les connaisseurs et connaisseuses du style Tsutsui savent que l’auteur, à travers ses histoires, montre les travers de nos sociétés. Pas de comédie légère, donc, mais plutôt une critique juste d’un monde qui perd ses repères. Kentaro ne serait sans doute pas retiré du monde s’il y avait trouvé sa place, si le monde avait été plus humain.

Neeting life VS virtuel VS irl ?

Le quotidien tranquille de Kentaro est perturbé par une terrible intrusion : SUMIKA Iori nouvelle voisine. Contrairement à notre héros, Iori marque bruyamment sa présence. Elle joue en streaming et commente ses parties à coups de grands cris… Kentaro veut se montrer pédagogue et se surprend à conseiller la jeune fille.

Ça tombe bien, Iori ne comprend plus rien. Le jeu est une échappatoire, mais calme difficilement ses angoisses. La crise sanitaire précipite les fermetures d’entreprise et les annulations d’événements. Iori aurait dû fêter joyeusement son passage à l’âge adulte. Elle se retrouve confinée dans son minuscule appartement. Le monde du jeu devient son seul horizon.

Kentaro et Iori sont deux mondes. Le premier s’est retiré d’un monde qui l’écœurait. La seconde se sent rejetée par un monde qui lui ferme toutes les portes. Le fil rouge, ce sont les relations humaines. Les relations toxiques ont traumatisé Kentaro. Iori veut retrouver ses amis.

A quoi sert-il d’amasser des tonnes d’argent si c’est pour se réjouir au détriment d’autre ? Que vaut une ascension sociale faite de coups portés à l’autre ? Quel est le sens d’une vie où l’on passe son temps à faire le mal pour s’enrichir ? Que fera-t-on avec tout cet argent mal gagné ? Ce sont toutes ces questions que pose le manga. La réponse de Kentaro tient en un mot : NEET.

Esprit d’équipe

Pour éviter l’épuisement professionnel, Kentaro préfère se retirer du monde. Idée étrange vue de l’extérieur, car l’être humain est un être social. Mais Tsutsui montre que l’être social n’est pas forcément celui qu’on croit. L’auteur dénonce l’hypocrisie humaine, qui se planque derrière des sourires et des paroles affables. Au travail, à l’école, dans la famille… les leurres se planquent partout et polluent les relations humaines. Ils briment les autres tout en promouvant l’esprit d’équipe.

Tout le monde a crié “esprit d’équipe”, pendant la Covid. Plus de pollution, plus de dérive individualiste. C’est promis. Et les frontières se sont rouvertes. Et les promesses ont glissé dans l’océan de l’oubli. L’océan rempli de déchets plastiques.

Kentaro ne veut pas de ce monde-là. Il a préparé son plan de vie jusqu’à la mort, en cas de contrariété financière. Mais il n’a pas pour autant dit « non » aux relations humaines. Il est paradoxalement celui qui ramène Iori vers les autres.

L’auteur décrit avec justesse et finesse les déviances des hommes. Il montre que celui qu’on présente comme tordu est , au contraire, l’un des plus lucides. Certes, sa décision peut sembler radicale, mais c’est peut-être le dernier cri pour la vie.

Bémol

Alors pourquoi donc avoir versé dans ce terrible fan service ? Voulant réconforter la jeune fille, l’avatar de Kentaro (dans le jeu vidéo) s’improvise styliste et lui confectionne une tenue pleine de pics. Il explique d’où vient son inspiration soudaine, mais ses explications ne tiennent pas. Le haut est un minuscule vêtement grand ouvert, laissant apparaître un décolleté ultra plongeant vu qu’il n’y a rien en dessous… Seule une pancarte « free hugs » vient cacher la poitrine…

Faut-il rappeler l’âge du héros ? Quand bien même il aurait celui de l’héroïne, son « cadeau » est d’un mauvais goût sans nom. Il ne correspond même pas au goût de Iori, car elle ne s’habille pas du tout comme ça dans le monde virtuel, ni même dans la réalité. C’est le gros bémol de ce manga.

Neeting Life mérite tout de même sa chance. Si l’on exclut cette séquence, le manga pose un inquiétant regard sur nos sociétés double-face. Vivre en groupe, oui, mais encore faut-il atterrir dans le bon groupe. Un groupe dans lequel on trouvera apaisement et épanouissement.

Les infos en plus

Retrouvez Neeting Life aux éditions Ki-oon

Extrait de Neeting Life

Générique du podcast : Hands of the wind, de Manuel DELSOL

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