Jour après jour
Sachi et Takara sont au lycée, en 2e année. Ils se connaissent depuis l’enfance. Ils rient, ils discutent, ils s’aiment. La mère de Sachi traite Takara comme un membre de la famille. Il a encore grandi. C’est un bon petit. Vite, vite, à table. Un bon ragoût. Sachi n’a pas faim. Takara mangera pour deux. Et la fac, il y pense ? C’est Kô, qui demande. Kô, le grand frère de Sachi. Et la fac, ça va pour lui ? Takara lui renvoie la question. Oui, oui, la fac, ça va très bien.
Takara aussi pense à la fac, son avenir, tout ça. Il y pense à peu près. C’est encore flou, peut-être. C’est plus ou moins clair, comme des traces de pas dans la neige. A quel âge faut-il avoir une idée fixe ? Et Sachi, elle a une idée fixe ? La mère de Sachi demande. Toujours la même question, l’avenir, la fac, tout ça. Sachi répond à peu près, plus ou moins. C’est aussi une réponse, non ?
Et les jours passent et la neige tombe toujours. Sachi n’a pas très faim. Sachi est fatiguée. Un tour à l’infirmerie scolaire. Dormir, deux minutes ou deux heures. L’infirmière scolaire s’inquiète. Encore, les règles douloureuses ? Il faut consulter. Il ne faut pas supporter la douleur sans rien dire. Mais Sachi ne sait pas quoi dire. Quels sont ses symptômes ? C’est le froid ? C’est un rhume ? Dehors, il neige toujours. Les gens vont et viennent. Des adultes et des nourrissons. Mais d’autres partent et ne reviennent plus. Sachi s’arrête dans une supérette. Bientôt, le test de grossesse. Et le résultat.
L’enfant et cette enfant-là
L’enfant en moi, c’est le manga de MAMORU Aoi. En japonais, le manga s’appelle あの子の子ども / Ano Ko no Kodomo : l’enfant de cette enfant (sens littéeal), « son enfant ». On peut traduire « ano ko » par « cet enfant, cette fille, ce garçon ». On sent bien entendu le parallèle poignant entre Sachi « ano ko », adolescente, encore enfant, et cet enfant qu’elle attend. Une douceur toute simple se dégage de ce titre, et en même temps, une grande détresse. Le titre français a réussi à capter ces émotions. La couverture du manga ajoute à cette émotion, avec Sachi, le regard dans le vague, et Takara qui l’étreint ; et leurs deux mains comme entrelacées sur ce ventre, ce ventre qui contient la vie.
Le manga est sorti en 2021 au Japon, chez la Kodansha. La série est toujours en cours, avec 7 tomes parus. En France, le manga est sorti chez Kana en janvier 2024. Le tome 2 est prévu pour le mois de mars.
L’enfant flou ou englouti
Le thème est grave. Son traitement est très doux. Doux comme la neige qui tombe. Doux comme les jours qui se succèdent. Pas de grandes joies, pas de grandes peines non plus. Juste la vie, la vie comme elle vient. Le trait fin et doux de la mangaka nous fait doucement entrer dans le quotidien de Sachi. On entre en poussant doucement la porte. On se surprend à être à table, avec elle et Takara, Takara et la mère de Sachi, Takara et Kô. C’est un portrait de famille banal et aussi très moderne que nous présente MAMORU Aoi.
L’enfant en moi, c’est l’histoire de Sachi, adolescente, et d’une grossesse, peut-être. Une phrase un peu floue pour résumer la spirale d’une vie et peut-être d’une autre, et d’une autre encore. Sachi et Takara prenaient pourtant toutes les précautions. L’autrice nous parle et nous montre : les préservatifs, les messages de précautions. Ils savent. Ils font attention. Sauf ce jour. Sachi s’en souvient, maintenant. Un préservatif craqué. Et voilà. Voilà quoi ? C’est trop tôt pour conclure là, maintenant, comme ça. Peut-être qu’il n’y a rien. Peut-être qu’il s’agit juste de malaises isolés. Pourquoi dramatiser, là, maintenant ?
Les émotions pudiques
MAMORU Aoi ne dramatise pas, au contraire. Avec une grande douceur et une grande pudeur, elle raconte le couple. Un couple solide, qui s’aime et partage tout. Takara et Sachi sont très humains. Leurs réactions sont justes ; cette justesse, cette précision ajoute à ce sentiment que, oui, on pourrait les croiser dans la rue. On pourrait se reconnaître en eux. Ils pourraient être nos amis. On pourrait les écouter, peut-être les conseiller, on ne sait pas, ce n’est peut-être pas une grossesse, après tout. MAMORU Aoi évite de tomber dans le cliché du drame.
Dans le tome 1 du manga L’enfant en moi, pas de réactions extrêmes, pas de cris, de hurlements, d’éclats de rage ou de crises de larmes. Au contraire ; l’autrice laisse la place à la contemplation. La neige continue de tomber. Elle couvre les joies et les peines. Les sons s’étouffent dans la neige. Le manga présente plusieurs scènes sans dialogues. Les dessins parlent d’eux-mêmes. Ces scènes contemplatives ajoutent à la poésie du titre. Et la neige continue de tomber.
La première fois
Je note cependant un léger bémol. Takara semble penser que seules les filles considèrent « la première fois » comme un évènement important. Sachi lui explique comment elle voit les choses. Je pense que la « première fois » est importante pour tout le monde, même pour celles et ceux qui voudraient croire le contraire. Hélas, on véhicule encore trop souvent ce discours des garçons « pour qui ce n’est pas important ». J’en parlais dans l’épisode consacré à Ugly princess. A force de ne réduire cet acte d’amour à une performance, un passage à l’acte obligé, on oublie l’amour, les appréhensions, l’envie et la peur, l’amour, encore. Dommage donc, d’autant plus que Takara n’a rien à voir avec ces caricatures de petits amis que l’on peut trouver dans certaines fictions. Au contraire : il s’investit pleinement dans son couple. Il est gentil, prévenant, très à l’écoute, très empathique. Sachi aussi partage ces qualités.
L’enfant et l’enfant
Et si c’était « ça », finalement ? Et si c’était une grossesse ? L’enfant en moi ? Sachi s’interroge et tout son environnement s’en retrouve chamboulée. Il y a ce gentil chat, Nora, dont Sachi s’occupe. Enfin, s’occupait. Nora est introuvable et Sachi est peut-être enceinte. Sachi devait s’occuper de Nora et Nora n’est plus là. Et Sachi est peut-être enceinte. Mais là encore, pas de cris, pas de gestes brusques. L’adolescente fait preuve d’un calme et d’une lucidité qui interpellent. On la sent rentrer en elle et interroger ce corps qu’elle ne comprend plus. Parce qu’il faut bien aller voir « l’enfant en moi », MAMORU Aoi nous fait partager les pensées de Sachi. N’est-elle pas enfant, elle aussi ? Une enfant qui devait s’occuper de Nora mais qui ne la trouve plus. Et elle s’occuperait d’un enfant, vraiment ?
Mais Sachi n’est pas non plus seule avec ses pensées. La neige continue de tomber. Le monde continue de vivre. Takara voit bien que Sachi n’est pas comme d’habitude. Et la mère ? Et le grand frère ? Que voient-ils ? Toutes ces voix s’ajoutent à celle de Sachi. Mais c’est bien elle qui décide. C’est à elle de faire un choix. Toute seule, vraiment ?
Les infos en plus
Retrouvez L’enfant en moi chez Kana.
Générique du podcast : Hands of the wind, de Manuel DELSOL


