Derrière le mur

Un mur. Et des murs et des barrières et des obstacles géants. L’île de Neopolis survit derrière le mur géant. Depuis l’apparition d’un mystérieux virus qui tue quiconque s’adonne aux plaisirs de la chair, le mur régule les relations sociales. C’est très simple : il n’y en a plus. Du moins, entre les femmes et les hommes. Ou alors, il faudrait inclure l’affrontement perpétuel comme une forme de relation sociale. Car les hommes et les femmes vivent séparés par un mur gigantesque, seule solution pour les préserver. Mais le mur cristallise aussi les tensions entre les deux groupes. Il subsiste bien sûr des relations sociales : les femmes entre elles ; les hommes entre eux. Et au milieu, la haine pour statu quo.

Tech city contre Junk town. Les femmes contre les hommes. Lesya débarque à Tech city et comprend vite qu’il lui faudra gagner la confiance de ses nouvelles sœurs. Les différents gangs de femmes travaillent sous la responsabilité de sœur Amy. Leader charismatique, Amy incarne l’esprit de Tech city : loyauté, force et sagesse. Ne jamais foncer tête baissée, ne jamais sous-estimer l’adversaire, ne jamais trahir ses sœurs, ne jamais faire confiance aux hommes. Amy n’a pas à imposer le respect. Les femmes de Tech city lui font naturellement confiance. Sa seconde, Gale, s’occupe de rappeler aux plus jeunes les règles de la vie en communauté. Elle prend Lesya sous son aile.

Dystopie. Contraire d’utopie. Récit de fiction pessimiste qui se déroule dans une société terrifiante. A Néopolis, le fragile statu quo s’est brisé depuis l’apparition du N-Dorphin, nouvelle drogue, nouveau virus, plutôt. Mais celui-là, tout le monde en veut. Les femmes et les hommes. C’est le début d’une nouvelle guerre.

Urbance

Urbance, c’est le manga de Joël Dos Reis Viegas. Le tome 1 est sorti chez Ankama en janvier. L’artiste puise dans toutes ses expériences pour nous offrir un manga dynamique et oppressant, élégant et désespéré, où les mondes se repoussent et s’imbriquent et s’interpellent et s’entremêlent malgré eux ou pas, cela dépend des circonstances. Et elles nous font réfléchir. Les paroles jetées par les personnages, surtout les héroïnes. Ce sont des faits qui parlent encore, hélas.

Mais ces choses, les héroïnes de Urbance ne l’acceptent pas. On le ressent dès le commencement. Derrière le style et l’élégance des personnages, derrière l’apparente décontraction (qui vient de leur style vestimentaire, de la musique, très présente, surtout chez les hommes) on ressent très vite les murs, les barrières qui enferment et oppressent. On ne peut pas faire ce qu’on veut. Il y a ce bracelet qui serre le poignet et contrôle les constantes, pour notre bien peut-être, mais surtout pour mieux contrôler et dénoncer. Pas moyen de se débarrasser de ce truc, pas moyen de vivre sans les murs. Les barrières visibles dissimulent autant de barrières invisibles. Même les sentiments sont réprimés. Se laisser aller à ses pulsions, c’est mourir. Où trouver la joie, alors ? Où trouver le soutien, la solidarité, la paix, le groupe, l’union, la famille ?

Sororité

Chez les sœurs. On pourrait l’appeler « le monde de la sororité ». Cette sororité se voit aussi dès les premières planches du manga et apporte un nouveau contraste. Le monde est dur et sec et froid. Les sœurs sont soudées et s’entraident. Mais elles ne le font pas en se tapant naïvement dans la main. La solidarité se gagne à la rude. L’hostilité de dehors oblige les héroïnes à une vigilance de chaque instant, même entre elles. Ce n’est pas du flicage, mais plutôt une question de survie : il faut gagner la confiance des autres avant d’intégrer le groupe. Un groupe, mené par sœur Amy.

Amy

Amy représente tout ça. La force, la rudesse, mais aussi la sagesse. Dès qu’on la voit, on sent la femme d’expérience. On lui imagine mille vies, toujours, avec la mort planquée au détour d’une rue. On sent qu’elle a beaucoup appris, et qu’elle a beaucoup à apprendre. Elle peut donner l’impression d’être une cheffe militaire, et quelque part, tout l’univers des sœurs fait penser à l’armée. On n’est pas là pour rigoler. Il faut réfléchir, être aux aguets, ne surtout pas faire confiance aux hommes, veiller (surveiller ?) sur ses sœurs, être loyale, loyale, loyale. La déloyauté peut coûter la vie.

Amy peut sembler dure, mais au fond, on sent bien qu’elle veille sur chacune des nouvelles recrues. La manière dont elle accueille Lesya le montre. J’aurais cru que la confiance viendrait bien plus tard, que la nouvelle resterait dans une sorte d’antichambre, le temps d’être évaluée par le reste du groupe. Au contraire, Amy accorde sa confiance à Lesya assez rapidement. On pourra dire qu’elle veut la tester, mais quand même. Amy représente et le pilier, et la famille, et l’autorité, et la justice, et la paix, fragile, qu’il faut tout de même protéger. Voilà pourquoi les autres sœurs la tiennent en si haute estime.

La famille

On remarque d’ailleurs qu’Amy n’a pas à faire grand-chose pour imposer le respect. A l’inverse de ce qu’on peut voir chez des hommes, dans ce genre de configuration. Des aboiements agressifs, des humiliations subies par le nouveau, de la méchanceté, une sortie de plaisir à faire du mal, à faire souffrir l’autre, etc. C’est vrai que le coup des filles viriles qui s’organisent « à la militaire » peut faire cliché. Mais on voit aussi que le cliché est débarrassé de tout ce qui le rend insupportable. Amy impressionne, mais n’effraie pas. Amy peut sembler dure, mais elle appelle surtout les plus jeunes à la vigilance. Une vigilance nécessaire, et pour garder sa vie, et pour garder celle des autres. Finalement, une grande humanité se dégage de Amy et des autres sœurs. Elles font bloc, ensemble, contre les hommes.

Et les gens de l’autre côté du mur

Les hommes, justement, parlons-en. Ils s’éclatent à Junk town, font la fête, la musique entraînante dans tous les coins de la tête. Ils s’éclatent, enfin, c’est l’image qu’ils se donnent, peut-être. Kenzell voudrait bien casser cette image. L’air de Junk town, il n’en peut plus. Il rêve de fracasser les murs avec sa musique. Il rêve de vivre de sa musique de quitter la prison, Junk town la ville faussement désinvolte. Mais pour l’instant, il a un show a assurer. Soirée DJ ce soir, à l’Urbance.

Pour s’ambiancer, Kenzell et le public ne comptent pas seulement sur la musique. La N-Dorphin est aussi de la partie. Ethan, meilleur ami et manageur improvisé de Kenzell, se rêve milliardaire et s’imagine fournisseur officiel de N-Dorphine. Kenzell s’en fiche. Il veut juste faire sa musique. La drogue circule de mains en bouches et attire toutes les convoitises. Y compris celles de Tech city, le bastion des femmes.

Abattre le mur

Y’a-t-il un avenir en dehors de Néopolis ? L’île devient ici un monde angoissant. Elle-même enferme ses habitants. Il ne semble y avoir rien autour. Mais l’île ressemble tantôt à une immense prison fortifiée, tantôt à un radeau à la dérive. L’île rétrécit le champ de vision. On peut imaginer bien des mondes hors de ses frontières. Mais à cause du virus, du mur et de la législation pour la survie de l’humanité, les limites sont encore plus grandes, et l’horizon, encore plus limité.

Ces paradoxes sont très intéressants. L’élégance des dessins tranche avec la dureté du monde. Le rythme « cool » qui transparait à travers les vêtements et la musique, bien présente, dans les décors, le découpage et les dialogues (le rythme des phrases) tranche avec ce monde fermé. On se demande si le mur peut être fracassé. Et si oui, qui le fera ?

Urbance comptera 4 tomes. C’est trop court, pour un manga aussi riche ! Pour Joël Dos Reis Viegas, c’est, au contraire, le bon nombre. Il permet d’aller à l’essentiel, de condenser actions et dialogues pour rendre l’histoire encore plus percutante. Vivement le tome 2 ! 

Les infos en plus

L’interview de Joël Dos Reis Viegas parue sur Manga-clic.

Le live twitch Ankama avec Joël Dos Reis Viegas.

Retrouvez Urbance chez Ankama

Le site de Joël Dos Reis Viegas

Générique du podcast : Hands of the wind, de Manuel DELSOL

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